Besançon : Journées Granvelle 2020, l’avenir en mains

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Daniel Cohen Journées Granvelle 2020
Daniel Cohen, Economiste et essayiste a inauguré la 4ème édition des Journées Granvelle à Besançon "Economie mondiale, économie locale, mariage de raison"? ©YQ

Daniel Cohen, économiste renommé et directeur du département économie de l’école Normale Supérieure (NormalSup) était l’invité de la conférence d’ouverture des 4èmes journées Granvelle le mardi 18 février à la Maison de l’Economie de la CCI du Doubs.

L’introduction de Dominique Roy, Président de la CCI et de Jean-Louis Fousseret, Président-Maire de Besançon fixait les règles de ces deux journées de réflexion intenses. Pour Dominique Roy “Besançon est et doit rester une ville capitale. Elle en a tous les atouts”. Quant au Maire de Besançon “Face aux tentations de repli, Besançon a toujours, dans son histoire, accueilli le futur”.

“Il faut dire que les temps ont changé”

Titre de son dernier livre paru en 2018, il s’agit de “la chronique fiévreuse d’une mutation qui inquiète”. Daniel Cohen entame son propos par l’histoire économique et industrielle des 70 dernières années. Le spécialiste de l’économie et de la dette souveraine, nostalgique de 68 (il avait 15 ans), proche de la gauche de l’ancien monde,  évoque avec justesse la transformation d’une économie industrielle héritée du XIXème siècle, première révolution d’une “société post-agraire” dit-il. C’est cette société industrielle « tayloriste » que les nouvelles générations refusent dans les années 60, et pas seulement en France. Daniel Cohen rappelle des taux de croissance de 5 à 6% qui faisaient doubler les revenus en quinze ans, faisant référence au livre de Jean Fourastié paru en 1979 “Les trente glorieuses”. La création de richesses s’accompagnait d’un partage large de la croissance entre toutes les couches de la population. “Nous arrivions à une société finie où tous les besoins primaires de la population étaient satisfaits permettant aux Hommes de s’intéresser à eux” jusqu’à la crise de 75 et l’arrivée du chômage de masse. “Les nouvelles générations n’avaient plus le temps de jouer de la guitare, il fallait trouver du travail”.

Du « Taylorisme » nous sommes passés au règne d’une organisation moins verticale et du principe de sous-traitance, poursuit Daniel Cohen. “C’est l’acte 1 de la mondialisation”. L’homme de gauche ne craint pas de citer Tocqueville, pourtant libéral. “La révolution de 1789 marque la fin des privilèges. Tous les Hommes sont égaux mais c’est le début de la compétition et de la concurrence”. Pour bien marquer l’évolution, il prend la métaphore des médailles olympiques. “Celui qui a la médaille d’or est heureux, il a gagné et gagnera encore ; celui qui reçoit la médaille de bronze se dit qu’il est passé juste et content de se différencier de la masse. Celui qui remporte la médaille d’argent est le plus malheureux…ce n’est pas normal que je n’aie pas gagné”. N’est-ce pas le problème actuel des « classes moyennes » qui vivent plutôt bien mais voudraient toujours plus ?

L’Humain sera numérisé par les algorithmes

Alors que Jean Fourastié pensait l’ère post-industrielle où l’Homme s’occuperait des autres, les progrès de l’informatique, de l’intelligence artificielle, le développement d’algorithmes de plus en plus puissants risquent de rendre les Humains dépendant de la machine. Daniel Cohen cite l’exemple du film « Her » qui retrace la relation amoureuse entre un homme et un logiciel (avec la voix de Scarlett Johannsen). Science-fiction ? Pas sûr ! Daniel Cohen, en conclusion, nous propose deux options. La première est la totale dépendance de l’Homme à la machine (la Chine n’en est pas loin avec les “notations sociales” de chaque individu), la seconde voudrait que la machine soit au service de l’Homme et revienne au monde rêvé de Jean Fourastié. Que les technologies libèrent des tâches de service pour se concentrer sur la relation humaine. Il appartient à chacune et chacun de s’interroger sur notre responsabilité et notre liberté à choisir la seconde option.

Les territoires et l’économie locale dans tout cela. Les GAFA priveront-ils, par la totale maîtrise des données mondiales, les territoires ruraux d’un quelconque avenir. C’est tous les enjeux de pouvoir des prochaines années.

Yves Quemeneur