Courbet – Picasso, Révolutions ! Une exposition unique au Musée Courbet d’Ornans

723
"Les demoiselles des bords de la Seine" (1857) huile sur toile - Paris Musée des Beaux Arts de la Ville de Paris

Il s’agit d’une première mondiale d’avoir associé les deux peintres dans une exposition qui met l’accent sur leur volonté de casser les codes esthétiques, l’un au XIXème siècle, l’autre au XXème.

Du 1er juillet au 18 octobre 2021
Benjamin Foudral, conservateur du pôle Courbet à Ornans et Thierry Savatier, Historien de l’art et commissaire scientifique de l’exposition « Courbet Picasso Révolutions » ©YQ

Benjamin Foudral, le jeune et talentueux conservateur et directeur du musée et du Pôle Courbet marque une nouvelle ère pour ce lieu unique restauré après de longs mois de fermeture pour en faire un écrin à la hauteur du génie du Maître d’Ornans. Eclairages, climatisations, les œuvres exposées sont mises en valeur dans un double souci de sécurité, de qualité de conservation et également d’économies d’énergie. Ainsi, le musée a définitivement abandonné les énergies fossiles pour chauffer et climatiser au profit de la géothermie…l’Art au service de la transition énergétique pour un musée propriété du département du Doubs.

Picasso attribue à Courbet la paternité de l’art moderne
« Les demoiselles des bords de la Seine » (d’après Courbet) 1950 huile sur contreplaqué – Bâle Kunstmuseum

« Un jour, vint un homme qui affirma « je ne veux pas peindre des anges, parce que je n’en ai jamais vu ». C’était Courbet. Il préférait représenter deux jeunes filles étendues sur les berges de la Seine. Il emmena ses modèles en plein air et les peignit…Courbet a tourné une page et lancé la peinture vers cette nouvelle direction qu’elle suivit pendant des années ». C’est le témoignage de Pablo Picasso  dans un livre écrit en 1965 par Françoise Gilot, sa compagne d’alors. Picasso attribue à Gustave Courbet cette paternité de l’art moderne qui a bouleversé les codes de la représentation, de l’impressionnisme au cubisme. Le jeune peintre catalan (il a alors 19 ans) découvre Courbet lors de l’exposition universelle de 1900. Sa proximité artistique avec Gustave Courbet s’exprimera à deux reprises à la fin des années 40. Il fera l’acquisition pour sa collection personnelle d’une étonnante « Tête de Chamois » qui rappelle le bestiaire de Picasso, et surtout sa réinterprétation des « Demoiselles des bords de Seine » de Courbet. Les deux tableaux furent exposés lors de la sublime exposition au Grand Palais à Paris sur « Picasso et ses maîtres » en 2008.

Courbet/Picasso : beaucoup de points communs

Les deux peintres se rejoignent dans leur rapport au passé comme source d’inspiration et de modernité, leur sensibilité à leur temps et bien entendu leur engagement politique. Ils ont enfin une réflexion commune autour du nu féminin comme vecteur de leur révolution picturale. La représentation du nu dès 1853 (Les baigneuses) par Courbet fait scandale pour son caractère résolument provocateur. En 1866, « L’origine du Monde » (Musée d’Orsay)  repousse les limites du présentable, ce qui fera dire à Maxime du Camp « la vision d’un tableau donnant le dernier mot du réalisme ».

Autoportrait de Picasso (1896) huile sur panneau – Barcelone musée Picasso
Autoportrait Gustave Courbet (1842) huile sur toile Pontarlier musée d’Art et d’Histoire

L’exposition « Courbet Picasso Révolutions » réunit plus de soixante œuvres des deux artistes sélectionnées par Thierry Savatier, Historien de l’art et commissaire scientifique de l’exposition. Le parcours identifie 5 thématiques où les deux peintres se rejoignent.

« Jeux d’images » Personnifiant deux mouvements radicaux de l’art, le réalisme et le cubisme, ils ont également joué et usé de leur propre image au travers d’autoportraits ou de témoignages. Ainsi Picasso dira « Quand j’étais enfant, ma mère me disait : si tu deviens soldat, tu seras général ; si tu deviens moins, tu finiras pape. J’ai voulu être peintre et je suis devenu Picasso ». Dans cette partie de l’exposition, Courbet et Picasso se croisent à travers le temps et affirment leur singularité.
« Le faiseur de chair et le diseur de nu » Zola décrit Courbet comme appartenant « à la famille des faiseurs de chair » quand Picasso a l’ambition de « dire le nu, je veux dire un sein, un pied, une main, un ventre ». Les deux peintres provoquent le scandale et la censure, affichant une nudité crue qui, pour le premier, agissait comme révélatrice des interdits moraux du Second Empire et, pour le second, comme l’affirmation de sa liberté de création.
« La colombe bleue » (1961), estampe Roquefort-les-Pins collection privée
« Liberté d’abord » Les deux peintres construisent leur œuvre au gré des rencontres avec les artistes, écrivains, philosophes et poètes tous engagés politiquement. Ils se positionnent tous deux contre les autorités (Napoléon III et Franco). Ils réagissent aux événements comme la guerre franco-prussienne de 1870 pour l’un ou la guerre civile espagnole de 1936 à 1939 pour l’autre. Si la critique les cantonne à des peintres politiques, Courbet pour sa participation à la Commune, et Picasso pour son adhésion au Parti communiste français, ils sont avant tout libertaires et indépendants, cette liberté pouvant être résumée par la phrase de Picasso « De toute façon, mon parti, c’est la peinture ».
A gauche « Le repas frugal » Picasso (1904), eau-forte, Madrid Museo Nacional Thyssen-Bornemisza
A droite « Mère et enfant au fichu » Picasso (1966) lithographie d’après un pastel original, Paris, collection privée
« Misères » Les deux artistes ont connu les grandes mutations industrielles depuis le milieu du XIXème siècle, le développement du prolétariat et de la misère urbaine et rurale. Sur les routes de Franche-Comté, sur les quais de Barcelone, la justice sociale et la fin de la misère sont au cœur des engagements des intellectuels que Picasso et Courbet fréquentent. Les laissés pour compte de la société (paysans, casseurs de pierre, bohémiens, prostituées) sont autant de figures développées par les deux peintres comme un constat tragique de la pauvreté. Gustave Courbet s’attache à montrer les réalités contemporaines dans des tableaux monumentaux et Pablo Picasso peint sa propre misère dans ses premières années à Paris et l’observation de la pauvreté qu’il côtoie à Paris, des compositions dans des tons sombres et bleutés que l’on a appelé la « période bleue » de l’artiste catalan.
« Picasso regarde Courbet » L’exposition d’Ornans est comme un clin d’œil à celle fabuleuse du Grand Palais à Paris en 2008. Dès 1930, Pablo Picasso s’intéresse aux maîtres qu’il admire : Cranach, Velasquez, Rembrandt, Delacroix, Goya ou Manet. Il se confronte aux chefs d’œuvre anciens en les déconstruisant et les réinterprétant. Il donne à Courbet une place singulière comme un maître incontesté de l’art français. Louis Aragon, un proche de Picasso, et le Parti communiste français voient même en Courbet le meilleur représentant du « réalisme socialiste ».

On pourra contester aux deux peintres leur engagement politique. Pour Courbet, c’est la défense des idées républicaines à l’époque du second empire et son combat aux côtés des communards. Gustave Courbet sera emprisonné avant d’être contraint à l’exil en Suisse où il décédera en 1877. Pablo Picasso a été un long compagnon de route du Parti communiste français. Tout juste consentira-t-il à la fin de sa vie « à critiquer Thorez, Aragon et les autres, d’avoir dissimulé la vérité sur la nature du stalinisme ».  Ils ont été tous deux témoins privilégiés de leur époque qu’ils ont su traduire dans leurs œuvres.

Le musée d’Ornans est le plus grand musée au monde consacré au maître du réalisme. Le parcours, dont le cheminement technique et scénographique a été entièrement repensé, illustre la volonté du conseil départemental de faire du Pôle Courbet (Le musée, l’atelier de l’artiste, la ferme familiale de Flagey et les huit sentiers) un point central culturel et touristique du Doubs.

« Pour peindre un pays, il faut le connaître. Moi, je connais mon pays, je le peins, les sous-bois c’est chez nous. Cette rivière, c’est la Loue, allez-y-voir et vous verrez mon tableau » écrivait Gustave Courbet. Il sera bon de profiter des beaux jours et jusqu’au 18 octobre pour sillonner la Franche-Comté et la vallée de la Loue…  « Allez-y-voir !»

Yves Quemeneur

Musée Gustave Courbet, 1 Place Robert Fernier 25290 Ornans – Ouvert tous les jours de 10h à 18h sauf le mardi www.musee-courbet.fr