Dédé la grenouille

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Dans la série des personnages truculents, qui nous apportent bien souvent, beaucoup plus que l’on ne pourrait le penser, il me faut vous présenter Dédé la grenouille.

Car cet homme est un roman à lui tout seul.

J’ai 60 ans, et pas d’ch’veux blancs” répète-t-il souvent, en ôtant fièrement son béret.

Dédé hiberne à la mauvaise saison, car il vit dans un mobil-home et ne se déplace qu’à bicyclette. Mais depuis la récente réapparition des beaux jours, je le vois revenir traîner le long des rivières que je côtoie. Méthodiquement, il observe le cours de l’eau, puis, une fois son office rempli, il pose son vélo et s’arrête parler aux pêcheurs. Avec les plus accueillants, il casse la croûte et ne rechigne jamais à “partager un gorgeon” comme il dit.

De ce fait, en fin de matinée, le cubi de rosé est au moins aussi entamé que le bonhomme…

Dédé la grenouille, c’est un vieux garçon, un peu marginal, voire complètement allumé, mais avec un cœur en or. Sans doute beaucoup plus généreux que bon nombre d’individus qui le dédaignent.

Il y a une vingtaine d’années, beaucoup se sont servis de son penchant pour la boisson afin de s’allouer ses services à peu de frais, et de bénéficier ainsi d’une main d’œuvre quasi-gratuite pour façonner du bois, refaire un toit, ou creuser une piscine. Aujourd’hui ceux-là font comme s’ils ne le connaissaient pas, lorsqu’ils le croisent…

Dédé la grenouille connaît mieux que personne les meilleurs endroits où il faut aller, en fonction du temps, du vent, et d’autre paramètres plus ou moins mystérieux, pour ferrer un beau brochet, braconner un lièvre ou ramasser des kilos de champignons.

Son surnom provient des tonnes de grenouilles qu’il a vendues durant des décennies à de très nombreux restaurants des environs, qui autrefois étant bien moins regardants sur les “normes”, mais très fiers de pouvoir afficher sur leur ardoise : “Grenouilles fraîches, provenance locale”. Et effectivement, en fraîcheur comme en qualité, on ne pouvait pas faire mieux ! Il en était de même pour les filets de sandre, de perche, ou les fritures d’ablettes…

Dédé la grenouille, il dérange les gens raisonnables, car il n’est qu’excès (de vin surtout). Mais c’est pour cela, entre autres, que je l’apprécie tant.

Toutefois, son taux d’alcoolémie n’étant que très rarement stabilisé sous la limite du seuil légal, l’inconvénient majeur réside dans le fait que l’on ne sait jamais si ce qu’il dit est tout à fait réel. Mais qu’importe, on aime quand même l’écouter.

Il nous fait rire, nous exalter, nous questionner, nous
émouvoir…

Il raconte des souvenirs du service militaire où il n’est jamais allé, évoque comme si de rien n’était, les anciens services russes du contre-espionnage dans lesquels il a imaginairement œuvré, et s’attarde volontiers pour qui s’y intéresse, sur les rituels et les étranges formules d’une société secrète à laquelle il dit appartenir encore…

Mais finalement, même si comme le dit mon fils “des fois, on ne comprend pas très bien ce qu’il dit”, Dédé la grenouille, au moins lui, il nous rend heureux d’être en vie…