Du boulanger au maroquinier, les anomalies de la formation professionnelle

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Quelles formations professionnelles dans le monde de demain

La formation professionnelle est-elle le parent pauvre de l’économie ?

« Je me souviens d’un industriel jurassien spécialisé dans le décolletage qui ne pouvait pas accueillir d’apprentis du lycée professionnel de Morez au prétexte…que ses équipements de dernière génération n’étaient pas homologués par l’Education Nationale dont les machines comptaient quelques décennies » ! Quelques réformes plus tard la situation de la formation professionnelle n’a pas tellement évoluée.

Des FAF (Fonds d’Assurance Formation) aux OPCA (Organismes Paritaires Collecteurs Agréés) puis aux OPCO (Opérateurs de Compétences), la formation professionnelle a connu en 30 ans les réformes les plus nombreuses…sans que cela profite, ni aux entreprises qui financent la formation à hauteur de 30 MD€, ni aux salariés et encore moins aux apprentis, demandeurs d’emploi et personnes en reconversion.

Alors à qui profite le crime ? La loi quinquennale du 20 décembre 1993, dite « Loi Giraud » du nom du ministre du travail du gouvernement de cohabitation dirigé par Edouard Balladur, avait tordu le cou aux fonds d’assurance formation gérés conjointement à l’époque par les collecteurs des fonds de la formation et par les organismes de formation. Tous les partenaires sociaux mettaient sans vergogne les doigts dans le pot de confiture. L’Administration ayant horreur du vide, la création des OPCA (Organismes Paritaires Collecteurs Agréés) a maintenu un financement « opaque » des syndicats et organisations professionnelles, tout en inventant une machine bureaucratique, sorte d’épouvantail à faire fuir les chefs d’entreprises soucieux de la formation de leurs salariés et les salariés eux-mêmes. Il fallait donc une énième réforme ; la loi du 5 septembre 2018 a donc créé les OPCO (Opérateurs de compétences). Pour autant, ces opérateurs de compétences restent gouvernés paritairement par les syndicats de salariés et les organisations interprofessionnelles ou de branches. Ils ont pour mission d’assurer le financement des contrats d’apprentissage et de professionnalisation. Les 329 branches professionnelles réparties dans 11 OPCO continuent d’oublier les personnes en recherche d’emploi ou en reconversion professionnelle, alors que les métiers sont appelés à se transformer du fait des profondes mutations technologiques et numériques.

Notre système de formation continue est perfectible, c’est le moins que l’on puisse dire. Les moins diplômés, les seniors et surtout ceux qui sont en dehors du marché du travail, en sont exclus. La montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA) bouleverse près de 50% des emplois dont les tâches vont être modifiées. Les tâches répétitives manuelles ou intellectuelles sont et seront automatisées alors que celles requérant créativité, autonomie, sens artistique, contact social resteront non seulement préservées mais au contraire recherchées.

La crise sanitaire a placé nos économies devant des incertitudes. Elle est également porteuse de vertus nouvelles. Cela passe par une remise à plat des systèmes de formation.

La Franche-Comté, terre promise des emplois de demain ?

La capacité d’innovation technologique et sociale est une caractéristique de l’économie franc-comtoise depuis plus de deux siècles.

Bien avant les voitures, Peugeot s’était fait connaître en 1840 pour ses moulins à café. Dès le XVIIIème siècle, Laurent Mégevand, industriel genevois, va ancrer l’horlogerie à Besançon et dans le Haut-Doubs, terre d’excellence industrielle et du savoir-faire des hommes.

Les savoir-faire horlogers au patrimoine mondial de l’UNESCO – photo Jean-Charles Sexe

La Franche-Comté et particulièrement le Doubs, est aussi une terre riche en expérimentations sociales. Est-ce l’héritage des utopistes franc-comtois comme Charles Fourier ou Joseph Proudhon, ou encore la Saline Royale d’Arc-et-Senans, première usine-palais construite par Ledoux en 1775 ? Au début des années 70, la lutte des « paroissiens de Palente » illustra la tentative d’autogestion là aussi utopiste « on produit, on vend, on se paye » ! Et cette lutte sociale des « Lip » a été aussi le glas d’une industrie horlogère franc-comtoise pendant que le luxe prenait le pas de l’autre côté de la frontière.

Trois exemples locaux récents illustrent le fossé entre une technostructure qui voudrait garder le contrôle sur l’emploi et la formation et les besoins grandissants des entreprises en matière de compétences.

L’affaire du « boulanger de Rivotte »

Laye Fodé Traoré rêvait de devenir boulanger en France. L’Administration veut en décider autrement

Cette affaire hyper médiatisée, démontre comment des raisons purement administratives peuvent priver un professionnel d’un apprenti dans un métier qui peine à trouver des candidats. Peu importe qu’il soit guinéen, qu’il ait été en situation irrégulière ; il s’était intégré, travaillait et apprenait un métier d’avenir. Il a donc vocation à terminer sa formation à Besançon et obtenir un titre de séjour. Il lui appartiendra ensuite de fabriquer et vendre ses baguettes de pain à Besançon ou à Conakry. Sur le principe général, Elizabeth Borne Ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion, interrogée lors de sa visite au Valdahon le 8 janvier, ne disait pas autre chose, renvoyant la décision finale de cette affaire absurde au tribunal administratif.

Le travail des deux côtés de la frontière

25 000 frontaliers travaillent quotidiennement en Suisse. Certains entrepreneurs franc-comtois s’irritent parfois de former des jeunes qui, sitôt leur diplôme en poche, s’en vont chercher fortune en Suisse. Il existe aussi des personnes en insertion professionnelle qui lorgnent du côté des employeurs suisses, sensibles dans certains secteurs au manque de main-d’œuvre qualifiée. Las, la loi de septembre 2018 permet d’effectuer son apprentissage dans un pays hors Union Européenne…mais dans la limite d’une année ! Absurdité encore dans la mesure où les employeurs potentiels suisses ne veulent pas former pendant un an sans pouvoir les garder ensuite sachant que les formations qualifiantes nécessitent des formations de 2 ans et plus. Pour résoudre le problème, la Secrétaire d’Etat à la jeunesse va demander une « étude de droit comparé entre l’apprentissage en France et en Suisse » ! Il va passer de la neige sur les montagnes du Haut-Doubs avant que les jeunes comtois trouvent un maître d’apprentissage suisse.

SIS, une entreprise exemplaire

La maroquinerie de luxe tire le Haut Doubs vers la croissance

Spécialisée dans la maroquinerie de luxe, l’entreprise du Valdahon emploie plus de 1 000 salariés principalement au Valdahon et à Avoudrey. Pour faire face à la demande accrue de ses prestigieux clients, SIS a créé en 2011 sa propre école de formation à Avoudrey. Christophe Brun, le directeur de l’école qui forme chaque année une centaine de nouveaux collaborateurs le dit « nous souffrons des lourdeurs administratives ». Et ce n’est pas un vain mot dans une entreprise qui a fait de l’agilité, du savoir-faire et du savoir-être de ses salariés les gages de la réussite économique. Le maroquinier n’a pas compté sur des lois pour être exemplaire sur le plan de sa responsabilité sociale. Il l’est aussi pour des raisons de rentabilité. Une bonne formation, c’est de la passion transmise, de la motivation et donc une croissance économique pour l’entreprise.

Depuis un an, l’Administration française a démontré son absence d’agilité et de réactivité face au virus. Elle manque également de ces qualités indispensables pour accompagner et laisser les entreprises à former et intégrer leurs salariés. Le virus de la non-qualification est plus pernicieux pour l’avenir économique de notre territoire.

Yves Quemeneur