Éditorial

Le sens de l'essentiel

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“Avec seulement quelques centaines d’euros de chiffre d’affaire en mars, comment vais-je payer mon loyer début avril ? Et nourrir ma famille ? Et assurer toutes les autres dépenses courantes ?”
Tel est le cri d’alarme des “coronavirés” qui se diffuse un peu partout sur la toile, depuis quelques jours.
En effet, les artisans, commerçants, auto-entrepreneurs les plus modestes, sont des millions à se poser cette question. Pour eux, qui ne connaissent ni droit aux chômage (ni partiel, ni total), ni congés payés, ni de couverture maladie décente, l’angoisse monte et déborde… Qui plus est pour ceux qui se retrouvent confinés en zone blanche (encore très nombreuses dans nos secteurs ruraux) et ne peuvent convenablement compenser ne serait-ce qu’un peu leur perte sèche par le télétravail, pour peu que leur activité le leur permette !
Bon d’accord, un plan de soutien de 45 milliards d’euros, dont 1 milliard d’aides directes aux PME-TPE a été annoncé face caméra, mais concrètement, qu’en est-il vraiment ?
Car ce n’est pas un report du versement des cotisations, ni une aide de 1500 euros (mesure encore “en cours d’aménagement”) qui va sortir d’affaire les entrepreneurs les plus modestes, ni leur permettre d’aller remplir leur caddie au supermarché.
La crise de 2008 nous avait lancé un premier avertissement. Désormais, un coronavirage inédit nous attend. Nous venons de basculer dans une nouvelle époque.
Celle où les services publics de proximité, la responsabilité collective et individuelle, les valeurs désuètes de courage, de discipline, du sens de l’effort, vont redevenir obligatoires. Pour ne pas dire condamnées à s’étoffer, se propager, car tout simplement inconditionnelles à notre survie.
Le temps du consumérisme effréné, de l’égoïsme permanent, de l’optimisation à outrance de la compétitivité, cette nocive course au profit qui a poussé nos plus grandes enseignes à délocaliser (avec tous les dommages corollaires que l’on sait) est terminé.
L’État providence va devoir impérativement changer de stratégie et remplir efficacement son rôle. Ce pour quoi, les citoyens-contribuables le rémunèrent…
Ainsi, à vouloir depuis près de 30 ans, mondialiser, globaliser, mutualiser. A s’entêter de devoir absolument, sous les injonctions des technocrates de Bruxelles, rentabiliser des services publics (qui n’ont pourtant pas vocation à l’être) et “faire des économies” à tout prix (y compris au prix de la vie des Français !), voilà où l’on en arrive…
Quoique sur ce point, l’actuel gouvernement n’est pas plus responsable que ses prédécesseurs, quant à la déplorable situation que nous vivons aujourd’hui.
Il suffit de consulter l’historique des fermetures de services hospitaliers et la dégringolade des effectifs du personnel soignant pour s’en rendre compte…
Un médecin jurassien déclarait il y a quelques jours : “Vétéran de la guerre du golfe, je peux vous dire que cela était bien plus facile sur le théâtre d’opérations qu’aujourd’hui en France. En 1991, nous étions préparés, et avions tous les moyens à disposition. Là, l’incapacité de la classe dirigeante, nous a livrés à nous-mêmes sans les moyens adéquats pour combattre. Notamment de protection.”
Comme quoi, notre contemporanéité ne s’est aucunement révélée progressiste !
Il en est de même pour les policiers, les pompiers, les militaires, les enseignants, les agents des administrations et des collectivités territoriales, contraints de devoir chaque jour qui passe : “faire plus avec moins”.
Ce qui est sûr, c’est qu’une fois cette crise passée, nos dirigeants auront à répondre de leurs manquements.
Le gouvernement a “pris ses responsabilités” et ne craint pas de “rendre des comptes” sur sa gestion de la crise du coronavirus devant une commission d’enquête parlementaire, assurait lundi sa porte-parole Sibeth Ndiaye.
Sauf que les cartes du jeu démocratique (un bien médiocre poker menteur) risquent d’être redistribuées d’ici-là…
On peut cependant se consoler en se disant qu’après le traumatisme généralisé que nous aurons subi, une nouvelle manière de vivre (ensemble) nous tendra les bras, avec à la clé, de nouvelles valeurs : positives, altruistes et bienveillantes.
Ces temps de confinement laissent à penser que si chacun revoit son mode de vie (notamment ses choix de consommation) et cesse de céder à la facilité, l’on verra peut-être refleurir prochainement les cafés, les restaurants, les épiceries des petits villages ruraux.
Posséderons-nous suffisamment de discernement pour cela ?
Il y a trois quarts de siècle, par une belle journée de printemps comme aujourd’hui, nos grands-parents étaient appelés à rejoindre le front de guerre contre les forces de l’Axe. Quant à nous, pour nous sauver, nous sommes appelés à rester chez nous.
Le sens de l’essentiel commence ici…