Haut-Doubs. La France forme l’excellence de la filière horlogère, la Suisse récupère les talents

C’est la première fois qu’une étude aussi précise sur la filière horlogère a été menée par l’INSEE. Un document colossal aux multiples entrées qui permet de comprendre l’importance du phénomène dans la région, notamment sur le Haut-Doubs, de manière chiffrée. Grâce à une multitude de données, obtenues de différents organismes et experts, l’institut a pu faire un bilan sur cette filière, avant la crise sanitaire. Une analyse sur l’année 2018, qui montre que 15 400 habitants de la région travaillent sur une filière présente sur les deux territoires. 

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Une inter-dépendance Franco-Suisse

Plus des trois quarts des 15 400 Bourguignons-Francs-Comtois qui travaillent dans l’horlogerie en 2018 sont frontaliers, soit 11 550 personnes. Ils travaillent en Suisse et résident sur les plateaux et dans les vallées frontalières du massif du Jura. « Ces travailleurs frontaliers de l’horlogerie représentent par ailleurs un tiers de l’ensemble des frontaliers de la région. La filière horlogère suisse est la principale employeuse et donneuse d’ordre », notre l’Insee. En Bourgogne-Franche-Comté, la filière horlogère emploie 3 900 salariés principalement dans de petits établissements. La moitié des salariés, pour la plupart ouvriers, œuvrent dans la sous-traitance.

Dans la région, les activités horlogères constituent une petite filière en nombre d’emplois et d’entreprises. Cependant, grâce à son savoir-faire et à ses applications nouvelles bien plus vastes, elles s’insèrent au sein d’un bassin d’emploi franco-suisse et d’une filière de pointe innovante.

L’activité horlogère est désormais une production majeure de l’Arc jurassien suisse qui concerne environ 30 000 actifs en 2018. Un tiers de ces emplois horlogers suisses sont tenus par des frontaliers résidant en Bourgogne-Franche-Comté. Le succès suisse doit beaucoup au nombre croissant de frontaliers (voir infographie ci-contre). Témoin du savoir-faire et de l’interdépendance des bassins horlogers franco-suisses, l’Unesco a inscrit fin 2020 la mécanique horlogère et mécanique d’art de l’Arc jurassien franco-suisse à son patrimoine immatériel. «  Ce fut un premier point de départ pour notre étude, qui en raison de la crise sanitaire a été ralentie. Ces études précises sont toujours des années précédentes car nous collectons des informations auprès de nombreux organismes. » explique David Brion, adjoint du chef de service et responsable des études de l’Insee en Bourgogne Franche-Comté.

Cartographie des déplacements de frontaliers vers la Suisse

Le luxe gagne encore face à la concurrence discount

Pour illustrer l’excellence de la filière horlogère, le prix moyen d’une montre exportée par la Suisse est proche de 1 000 $ en 2019 contre à peine 4 $ pour une montre chinoise. En conséquence, si sept montres vendues sur dix en France sont chinoises, au niveau mondial, la Suisse représente la moitié des exportations mondiales en valeur et occupe ainsi la première place. Avec le doublement en valeur des exportations de l’horlogerie suisse ces vingt dernières années, les employeurs helvétiques offrent des rémunérations très attractives à une main-d’œuvre très qualifiée. Ainsi en dix ans, le nombre de frontaliers travaillant dans ce secteur a crû de 5 000 postes.

Une excellence suisse, grâce aux écoles françaises ! 

La recherche, la culture et l’enseignement reposent sur une centaine d’emplois. Les établissements de l’enseignement horloger proposent des formations allant de la fabrication jusqu’à l’ingénierie horlogère.

En 2021, l’académie de Besançon a délivré 76 CAP horlogerie, soit près de 35 % des réussites nationales de cette formation. L’École nationale supérieure de mécanique et des microtechniques (ENSMM) à Besançon forme au « luxe et précision », le lycée de Morteau au « luxe et innovation ». Ces écoles sont prisées tant par les élèves que par les entreprises pour leur excellence et leurs Meilleurs Ouvriers de France. Les diplômés, jeunes (70 BTS « Conception et industrie microtechnique » en 2021) ou adultes en recherche d’emploi ou en reconversion (Afpa, Greta) n’éprouvent aucune difficulté à trouver un emploi.

Besançon accueille également Francéclat, le Comité professionnel de développement économique des secteurs de l’horlogerie, bijouterie, joaillerie, orfèvrerie et arts de la table.

« La crise sanitaire a frappé la distribution »

Comme d’autres filières, l’horlogerie a subi les effets de la crise sanitaire de la Covid-19. Celle-ci a entraîné notamment la fermeture des boutiques et la remise en cause de grands salons.

En 2020, selon l’Observatoire Francéclat, la production horlogère française recule de 22 %, pour atteindre 271 millions d’euros de chiffre d’affaires. Si le repli observé par les fabricants de montres est moindre, – 12 %, ce sont surtout les fabricants de composants (éléments de boîtiers, pièces de mouvements et bracelets de montres en cuir ou en métal) qui accusent une baisse importante, – 25 %. Ces derniers dépendent des commandes des grands groupes helvétiques qui ont connu une année très difficile avec une baisse des exportations estimée à au moins un tiers en volume.

Le secteur horloger français est particulièrement dépendant des clients étrangers. Environ 80 % du chiffre d’affaires est réalisé grâce aux exportations, lesquelles sont en repli de 35 % en 2020. Une situation comparable à la plupart des autres pays exportateurs et qui s’explique par la chute du tourisme international et l’annulation de nombreux évènements générateurs de contrats et de ventes tels que Baselworld ou Bijorhca.

Comme dans d’autres secteurs, la mise en place des mesures de freinage de l’épidémie au printemps 2020, s’est traduite par une baisse de la masse salariale annuelle de 15 % dans le cœur de filière suite à la prise en charge de 85 % des salaires des personnes placées en chômage partiel pendant près de deux mois. Avec 4,8 milliards d’euros, les ventes de montres en France (dont 80 % de marque suisse) baissent de 19 % en 2020. La crise économique a frappé la distribution. L’absence des touristes étrangers conjuguée à la fermeture des magasins a entraîné une contraction du marché des produits de luxe.

À l’inverse, les montres connectées se sont révélées au grand public grâce à la vente à distance, donc moins exposées comme tout l’e-commerce. Elles représentent désormais 17 % de l’ensemble des ventes de montres en volume, mais bien moins en valeur. Un développement de la filière, sur lequel la microtechnique régionale, notamment grâce au pôle Temis Innovation, est déjà à l’affut pour les années à venir.