Hommage à Samuel Paty dans toutes les écoles, collèges et lycées de France.

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Les 175 élèves de l'école élémentaire Jules Ferry étaient rassemblés dans la cour de récréation pour l'hommage à Samuel Paty. Pas un mot, pas une remarque et de l'émotion dans les yeux des enfants ©YQ

Il était 11h à l’école élémentaire Jules Ferry de Besançon. Comme dans tous les établissements scolaires français, cette école, nichée dans le quartier tranquille du Rosemont – Saint Ferjeux, a respecté scrupuleusement la minute de silence et écouté la “lettre de Jean Jaurès aux instituteurs et institutrices de France”.

Eric Alauzet député du Doubs, Joël Mathurin Préfet du Doubs, Anne Vignot Maire de Besançon et Patrice Durand l’inspecteur d’académie, entouraient Anys et Rose les deux élèves de CM2 chosis pour lire le poème de Paul Eluard ©YQ

Publiée le 15 janvier 1888 dans La Dépêche de Toulouse, le texte du jeune député du Tarn de 29 ans résonne si vrai 132 ans après. Il a été lu par Justine Larue, la directrice de cette école élémentaire de Besançon qui compte 175 élèves.

“Connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme”

“Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Les enfants seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse”. (il semble que le mot « fermeté » ait remplacé le terme initial de « fierté » NDLR).

“Savoir lire sans hésitation, c’est la clé de tout”

“Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort. Eh ! Quoi ? Tout cela à des enfants ! – Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler… Pourquoi ne pas offrir la justice à nos cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité”.

“Une idée très haute de l’histoire de l’espèce humaine…du rôle de la France dans l’humanité”
La maire de Besançon, Anne Vignot, a longuement échangé avec les élèves de l’école Jules Ferry ©YQ

“Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Tout d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie, et que dans n’importe quel livre leur œil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire sans hésitation, c’est la clé de tout.  Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout…. Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité”.

“Il faut que le maître lui-même soit pénétré de ce qu’il enseigne”

“Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! Et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire, sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine ! Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit”.

“L’âme des enfants recèle des trésors à fleur de terre”

… “Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous…. Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : “Les enfants ont en eux des germes de commencements d’idées.” Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre ; il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur…Dans chaque intelligence il y aura un sommet et ce jour-là, bien des changes changeront”.

Était-ce bien opportun de couper une partie du texte de Jean Jaurès ?

A l’aune des multiples réformes de l’Education Nationale depuis plusieurs décennies dans lesquelles l’initiative individuelle a été bridée, le paragraphe édulcoré du texte de Jaurès mérite d’être rapporté : “J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.”…C’était en 1888 !

Nous sommes les gardiens de Droits de l’Homme
Justine Larue, la directrice de l’école élémentaire Jules Ferry, Rose et Anys les deux élèves de CM2 qui ont lu “Liberté” le poème de Paul Eluard ©YQ

Anys et Rose, deux élèves de CM2 ont lu “Liberté” le poème de Paul Eluard. Cette matinée d’échanges illustre, au-delà du vivre-ensemble, l’exigence de l’apprentissage à la démocratie. Patrice Durand, l’Inspecteur d’Académie du Doubs, évoque “ces notions nécessaires à enseigner aux enfants, que sont l’estime de soi et le respect des autres”.

L’enseignement moral et civique est pluridisciplinaire…mais de la parole aux actes ?

Yves Quemeneur