La géopolitique appliquée au quotidien

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Covid-19 - un virus très géopolitique

Anne Vignot, Présidente de Grand Besançon Métropole et Joël Mathurin Préfet du Doubs conviaient chefs d’entreprises et responsables des ressources humaines le 20 octobre à une matinée de conférence et ateliers à la Maison de l’économie à Besançon.

Anne Vignot, Présidente de Grand Besançon Métropole a ouvert la journée sur l’emploi et les compétences à la CCI du Doubs ©YQ

“Grand Besançon Métropole doit renforcer encore l’écoute des entreprises pour mieux appréhender le territoire économique et répondre aux besoins de compétences nouvelles”. Le propos de la Maire de Besançon ne pourra que satisfaire les chefs d’entreprises, bousculés par de récents propos sur l’histoire sociale du territoire comtois.

“C’est dur d’avoir 20 ans en 2020”. Le préfet Joël Mathurin reprend à son compte la phrase d’Emmanuel Macron sur les effets de la crise sanitaire sur les jeunes générations. De son côté Anne Vignot ajoute “la jeunesse a envie de travailler mais n’a plus les mêmes référentiels”. Il s’agit donc de réconcilier l’ensemble des générations pour construire un avenir moins sombre. Dans son propos introductif, Joël Mathurin prévient “Pire que la crise, il y a la sortie de crise” ; Il assure le service après-vente du Premier Ministre lors de sa venue à Besançon le 23 juillet dernier présentant le plan « un jeune, une solution » doté au niveau national d’un budget de 7 milliards d’euros, précisant que l’emploi des jeunes dans le département du Doubs s’est dégradé de 17% sur le premier semestre 2020.

La GPEC, une vieille lune

En mettant en avant la GPECT (Gestion prévisionnelle des Emplois et des Compétences Territoriale), la présidente de GBM et le préfet du Doubs oublient que cette méthodologie a été développée dans les années 80 pour amortir le choc social de la fermeture des bassins miniers. Plus récemment, le dispositif avait été relancé en 2005 pour inciter les TPE et les PME à se doter d’outils de diagnostic pour prévoir l’évolution des besoins en compétences de leurs salariés. Nous avons cette « intelligence » en France de réinventer sans cesse le fil à couper le beurre. Nos « intelligences » françaises étaient au cœur de la conférence d’Alain Simon. Le juriste et économiste de formation anime depuis de nombreuses années des conférences et séminaires d’aide à la réflexion et à la prise de décision en se servant de l’outil de la géopolitique. Il a tenté ce lundi matin à Besançon, de concilier l’Histoire et la Politique, l’Histoire et l’Economie devant un auditoire de dirigeants attentifs.

La vision du monde dépend de la focale que l’on prend
Alain Simon, juriste et économiste, a animé une conférence ce lundi 20 octobre autour du thème “Quand l’actualité écrit une page d’Histoire”

L’économiste commence son exposé par un dessin de Geluck où le Chat, péremptoire, annonce “Si on avait son anniversaire deux fois par an, on vivrait deux fois plus vieux”. La vision du monde dépend donc de son propre point de vue. Dans un monde confus où les changements s’accélèrent, Alain Simon propose trois prises de vue géopolitiques.

La première offre un grand angle sur l’Histoire du monde ; Nous ne voyons plus le monde qu’à l’échelle d’une ou deux générations “les guerres, les pandémies, les pénuries alimentaires ne sont plus possibles puisque nous n’en avons pas connues”. Pourtant, dit-il, “les mémoires courtes ont été percutées par l’histoire longue”. La crise sanitaire a décapé le vernis de la mondialisation. L’Histoire millénaire reprend le dessus sur l’histoire immédiate. Et il cite trois exemples : En Italie, quand il a été question de confinement au mois de mars, c’est la Lombardie et la Vénétie (anciennes marches de l’empire austro-hongrois) qui ont été en première ligne, au détriment des Pouilles ou des Etats pontificaux : préserver les premières en abandonnant les autres. Autre exemple, le coronavirus a emprunté les routes de la Soie (depuis la Chine jusqu’à l’Europe) comme la grande peste du XIVème siècle. Ou il cite encore les Etats-Unis qui conservent l’esprit des pionniers : “prendre une chance” quand nous parlons de “prendre un risque” ! Dans cette focale grand-angle, la France a perdu le sens des mots et le sens de l’Histoire, préférant (227 ans après avoir guillotiné Louis XVI) rester les sujets d’une monarchie républicaine qui se vante toujours d’avoir le meilleur système du monde…

La seconde prise de vue concerne la dimension économique liée à la pandémie. “Doit-on immoler l’économie sur l’autel de la pandémie ?” La question a été tranchée à l’échelle de l’humanité. “On va écrire l’Histoire à crédit”. Alain Simon parie sur un crédit illimité dans le temps. A ceux qui prétendent “on présentera la facture aux enfants”, il répond qu’il n’y aura jamais de facture et que le retour de l’inflation réglera le problème de la dette… ! Le prolongement de la dette est déjà une réalité en France puisque les PGE (prêts garantis par l’etat) initialement prévus à fin décembre 2020 sont déjà prorogés au 30 juin 2021. Alain Simon avance une autre explication qui renvoie à l’Histoire millénaire. Les 750 milliards d’euros du plan de relance européen ont opposé deux visions de l’économie : la culture protestante dans laquelle un engagement doit être tenu quelles que soient les difficultés et la culture catholique où l’argent, sale par définition, permet de s’affranchir de ses obligations. Pour l’économiste, on oppose donc l’Europe du Nord “pécunière” et les pays du sud autrement appelés “pays Club Med’”.

“Des dettes aux créances, c’est une question de point de vue”

Partant de ces oppositions historiques, Alain Simon propose en boutade (quoique) d’inviter historiens et théologiens aux grandes conférences et négociations monétaires. Étymologiquement, le mot créance provient du latin credentia (la croyance), c’est-à-dire de la confiance que l’on accorde à autrui. Cette confiance agit comme un moteur de la croissance économique. C’est bien ce que nous devons rechercher actuellement pour sortir durablement de la crise.  Alain Simon le répète “nous sommes en panne de croyances”. Le dollar et le mode de vie américain ont été pendant des décennies un référentiel culturel. Il n’existe plus… “De Bretton Woods à Hollywood, tous les repères ont disparu et il n’y a plus de solution de rechange…ou l’Europe peut-être”, propose Alain Simon. Il évoque également les Etats-Unis “Après le mois de novembre 2020, la machine à rêver américaine peut reprendre du service”.

Dernière focale de l’économiste, les entreprises et leurs dirigeants. Il interroge sur le métier des entreprises confondu avec le mode d’exercice de ces métiers. En citant de nombreux exemples, Alain Simon demande aux entrepreneurs de s’appuyer sur les compétences des collaborateurs pour changer de métier. Il s’agit bien pour tous les acteurs économiques (salariés et dirigeants) de changer de paradigme pour pérenniser leur activité et la création de richesse.

Enfin, Alain Simon tord le cou à l’idée « à la mode » de relocaliser les industries sur le vieux continent. Si la mondialisation a eu des excès de délocalisation pour diminuer les coûts, elle a répondu également au besoin de multi localisation des entreprises au plus près de leurs marchés.

Et Alain Simon de conclure “Diriger, c’est décider ! Et il faut accepter de décider dans le doute permanent.” Finalement, plus qu’une leçon de géopolitique, l’économiste a donné une leçon d’optimisme.

Yves Quemeneur