La nuit je mens

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Le confinement nocturne, désormais décrété à partir de 18 heures dans l’ensemble de notre région, me fait soudain prendre conscience de tous ces morceaux de vie que l’on nous vole un peu plus chaque jour,
et surtout chaque nuit.

Avec une amère nostalgie, je regarde tomber la neige (impassible
manège) et je me souviens.

Je me remémore ce champ des possibles presque infini qu’offrait la nuit, cet espace quasi-illimité où j’aimais tant m’aventurer, oscillant au gré du vent, entre apéros, restaurants, discothèques, night-clubs, rencontres…

Qu’ils soient taxis, policiers ou barmaids, les “nuiteux” connaissent
parfaitement cet univers parallèle. Ses codes, ses lois, toutes ses
motivations qui le guident.

Cette volonté du quidam de déborder, de décrocher, de s’extraire de sa diurne et stricte condition productiviste, afin de prendre sa revanche sur sa temporalité pour aller habiter, dans l’ombre, à l’ombre des regards, à l’ombre des convenances, une autre vie.

Qu’elle soit d’ivresse ou torride (parfois même les deux à la fois), la nuit révèle notre vrai visage, notre nature authentique : nous apprenons de nos excès, nous offrons un sens à la déraison.

Alain Bashung le résumait parfaitement : « La nuit je mens. Je m’en lave les mains ».

Dans les discothèques, dont les platines sont empoussiérées depuis près de 10 mois, le monde se brassait. C’était le lieu d’indistanciation sociale et physique par excellence. Le rendez-vous du peut-être.

Parfums, musiques, désirs… La valse des émotions était exaltante et salvatrice.

Ce tourbillon sensoriel s’achevait généralement aux premières lueurs de l’aube. Lorsqu’un nouveau jour accouchait d’un paradis perdu :
l’insouciance.

C’est seulement aujourd’hui, acculé par le fardeau d’un ennui pesant et d’une sclérose anxio-dépressive généralisée, que l’on perçoit à quel point sortir librement était important.

Qu’il nous était tellement profitable, ce pouvoir de partir, d’aller (“voir”) ailleurs, comme et quand on le voulait. Qu’elle était précieuse et fondamentale, cette faculté d’exister autrement.

Car même si l’on s’en satisfait, les raclettes, les fondues ou les pierrades en famille ne compensent pas tout. Encore moins les trop virtuelles interactions proposées « à distance »…

Le monde d’avant nous manque. La proximité humaine nous fait défaut. Ce tunnel semble interminable.

Jusqu’à quand demeurerons-nous fugitifs de notre destinée ?

Il est grand temps que ce cauchemar prenne fin.

Le goulot d’étranglement se profile.

Si l’on nous en laisse encore la possibilité, devrons-nous bientôt choisir entre la liberté ou la mort ?

Stop à l’insuffisance. Et que la grande fête (re)commence…

Cyril Kempfer