La rivière de notre enfance

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C’était un matin de printemps qui s’annonçait, la scène se passe dans la salle d’attente d’un médecin généraliste dolois bien connu.

Sur place, patientait le rendez-vous qui me précédait : un papa avec son fils d’environ 6 ou 7 ans. Il était vivant cet enfant. Il parlait, il chantait, il jouait avec un trousseau de clés, demandait à regarder des vidéos sur le smartphone de son père, avant de repartir lire à haute voix les affiches de prévention médicale qui l’entouraient.

Bref, il existait normalement…

Il y a quelques temps de cela (pas si lointains d’ailleurs), je me serais rapidement crispé, offusqué, me sentant dérangé par ces bruits, que j’aurais alors perçus comme imprévisibles et agressifs.

Mais en ce matin de mi-mars 2021, quelque chose venait de changer.

Au contraire, voilà que je souriais, que je m’amusais de cet émerveillement si naturel, de cette capacité d’imagination, d’abstraction, d’exaltation si accessible dont ce jeune bambin (pourtant malade) faisait preuve.

Sentant que son père était stressé, gêné, j’ai alors initié un début de conversation, lui indiquant, d’un ton calme et rassurant, que l’agitation de son fils ne me
dérangeait pas.

D’abord car j’ai le même à la maison, ensuite car j’ai aussi appartenu il y a près de 40 ans aux enfants qualifiés « d’hyperactifs » (même adulte je le suis toujours), mais surtout car beaucoup trop d’adultes oublient qu’ils ont été enfant un jour…

C’est d’ailleurs bien là tout leur drame : ils se mentent à eux-mêmes, et mettent un mouchoir sur leurs émotions passées. Ils font semblant d’avoir oublié leurs premiers flirts d’adolescence, ou font semblant de ne pas reconnaître leurs anciens camarades de collège, lorsque le hasard de la destinée nous amène à nous recroiser 30 ans plus tard, à la caisse automatique du supermarché local…

Et pourtant, à la fin des années 1980, au début des années 1990, nous étions si heureux d’être ensemble. De découvrir « le grand tourbillon de la vie », les valeurs de l’amitié, les premiers émois…

Comment peuvent-ils à ce point occulter cette précieuse innocence, cette irrécupérable insouciance, cette aptitude à rêver notre vie, dont nous bénéficiions autrefois ?

Les voilà devenus désormais prisonniers d’une vie d’adulte, de responsabilités, d’intransigeances, de prétentieuses certitudes qui les sclérosent, les noient, les abîment et leur font oublier l’essentiel : vibrer, rêver, aimer et être aimé.

Pour ma part, et tant pis si cela peut sembler désuet, inutile ou illusoire, je revendique d’apprécier et même d’avoir besoin de me souvenir de l’enfant que j’étais. De retourner sur les mêmes lieux, me remémorer les instants que j’y ai vécus. De voir le long du « ruisseau à truites » de mes 10 ans, mon fils et d’autres enfants du même âge, pêcher à ma place.

Ré-appréhender un peu de ce paradis perdu que je ne retrouverai plus jamais vraiment mais dont je parviens encore parfois, à tutoyer quelques passages.

Rendre honneur sinon hommage à cette sorte de devoir de mémoire de l’individu débutant, plus ou moins balbutiant que l’on a été…

Et puis, une fois cette « réinitialisation » achevée, retrouver la réalité de notre condition.

Se rendre compte que l’on est parvenu à se réaliser, en réalisant ses rêves d’enfant (vivre de l’écriture me concernant).

Quelle meilleure manière de se reconnecter à soi ?

Voilà un bon moyen d’être heureux de qui nous sommes, et malgré toutes nos erreurs de parcours (dont nous ne sommes pas toujours responsables), de parvenir à se retrouver, pour mieux évoluer.

Mais tout cela commence d’abord par comprendre qui et ce que l’on fût, au cours des multiples remous de la rivière de notre enfance…

Cyril Kempfer