« La vie est un long fleuve tranquille »

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L’expression fut inventée au XXème siècle par Denis Langlois, avocat et écrivain fortement engagé dans les droits de l’Homme…dont la citation complète est « la vie est un long fleuve tranquille, ce sont les rives qui sont dangereuses ».

La crise économique liée à la pandémie bouleverse le monde et les rives s’effrondent ! Certains veulent construire de nouvelles digues, d’autres élargir le fleuve au risque de le rendre tumultueux. Pour autant, il ne faut pas jeter le bébé de la croissance avec l’eau du réchauffement climatique.

Construire des avions que nous ne prendrons plus ?

La filière aéronautique représente en Bourgogne Franche-Comté 6 300 emplois directs et 14 500 emplois indirects pour 550 entreprises (donneurs d’ordres et sous-traitants). Ces entreprises ont été fortement impactées depuis mars 2020 par l’arrêt brutal des liaisons aériennes dans le monde. On évoque 2024 pour une reprise de l’activité aérienne et la production de nouveaux avions.  En Franche-Comté, la filière aéronautique est la démonstration de l’excellence industrielle de la région. Le développement des métiers à haute valeur ajoutée est un atout essentiel autour du Pôle des Microtechniques. Alors que la filière peine à recruter, à former pour retrouver un niveau de croissance d’avant la crise, certains exécutifs locaux ou régionaux veulent supprimer le transport aérien (considéré comme polluant) et donnent la priorité aux « modes doux » réputés « propres mais électriques ». Dans le premier cas, il s’agit de productions françaises et notamment franc-comtoises puissantes à l’exportation ; dans le second cas, de produits essentiellement fabriqués en Chine ne créant pas d’emplois en France et souvent, au final,  beaucoup plus polluants. Selon Anne de Bortoli, chercheuse en transport et environnement à l’école des Ponts, un vélo à assistance électrique (VAE) utilisé sur 1 000 kilomètres a une empreinte carbone identique à une voiture thermique. De plus, ces vélos sont importés sur des porte-containers géants dont l’empreinte carbone est considérable. Reste que la consommation d’électricité est peu impactée, l’énergie produite en France étant à 70% d’origine nucléaire, d’où l’ambiguïté des partisans des modes doux, souvent opposants virulents au nucléaire.   

Construire des voitures que nous ne conduirons plus ?

Premier département industriel, le Doubs a construit cette réputation sur l’automobile. Le Pays de Montbéliard et Sochaux en particulier, accueille la plus grande usine PSA du groupe en France qui emploie 9 000 salariés. Peugeot fait partie de l’histoire comtoise depuis 1912 et le site de Sochaux a employé jusqu’à 39 000 salariés en 1979. Comme pour l’avion, les mêmes décident « exit la voiture » polluante, accidentogène et ne répondant pas au « tout collectif ». Qu’en sera-t-il demain ? Voiture électrique et son lot de nuisances sur le recyclage des batteries…Voiture à hydrogène ? Là aussi, l’excellence comtoise possède de solides atouts (Gaussin à Héricourt par exemple). Si l’idéologie décroissante devait l’emporter, ce sont toutes les rives du fleuve tranquille qui s’effondreront et des dizaines de milliers d’emplois et de savoir-faire qui grossiront le fleuve pour en faire un torrent !

Utiliser des technologies qui consomment du CO² ?

Et si Internet devenait la première source mondiale de pollution ! La croissance exponentielle du web est un sérieux enjeu pour l’environnement dans les années à venir. En émissions de CO², internet pollue 1,5 fois plus que le transport aérien. La moitié des gaz à effet de serre produits par le digital incombe à chaque utilisateur, le reste étant le fait des réseaux et des data centers. Prôner la fin du nucléaire conduit à limiter l’utilisation du numérique. Les centres de données représentent aujourd’hui  4% de la consommation électrique mondiale (source Ademe). En France, les 182 centres de données concentrent 8% de la consommation électrique totale. Faut-il donc poursuivre à équiper tous les foyers alors que 12 milliards de mails sont envoyés chaque heure dans le monde consommant l’équivalent de la production de 18 centrales nucléaires pendant une heure. Le numérique utilise plus de 10% de l’électricité mondiale, soit la production de 100 réacteurs nucléaires. Et la technologie 5G va encore accroître l’utilisation d’internet.

Dans une trentaine d’années (c’est-à-dire demain) le monde sera-t-il virtuel ou réel ? Notre besoin de toucher (l’un de nos cinq sens essentiels) sera-t-il remplacé par les algorithmes toujours plus puissants qui diffuseront et décideront de notre vie ? En 2050, on ne parlera plus de 5G mais de 8G, la surpopulation mondiale aura-t-elle eu raison de notre civilisation ? Les milliers de satellites qui connecteront 10 milliards d’individus nous priveront-ils des rayons du soleil ? Le Comté et la cancoillotte ne seront plus qu’un lointain souvenir gustatif raconté aux enfants par des vieillards aigris. Les montagnes du Jura seront visitables virtuellement comme un dernier « Jurassic Park »…

Une année de crise sanitaire mondiale nous aura fait prendre conscience de notre fragilité. Les extrémistes de tous bords s’accordent sur le retour à la bougie, la fermeture des frontières ou la frugalité de nos repas. Changer de monde…, certainement pas en imposant des diktats !

Le temps est propice à lire ou relire nos meilleurs écrivains, philosophes et penseurs. Je retiendrais, en la paraphrasant, le propos de Bossuet (natif de Dijon…) « Dieu se rit des Hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». C’est bien notre cas !

Yves Quemeneur