Violences faites aux femmes : quand est-ce que ça s’arrête ?

Le 25 novembre était la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Alors qu'en 2019 le "Grenelle des violences conjugales" voulu par le gouvernement devait être l'un des points de départ d'un grand changement dans ce combat, les moyens mis en place sont limités et les plaintes pour violences, très souvent liées aux violences conjugales, augmentent.

267

Les choses ont-elles changé en France depuis le « Grenelle des violences conjugales » voulu par le gouvernement en septembre 2019 ? Ce devait être « la grande cause du quinquennat ». Mais pour Morgane Branget, co-présidente d’ « Osez le féminisme », Christine Perrot et Eva Bronnekant de « Solidarité femmes 25 » et Philippe Vidberg de l’association bisontine « Le Nid », le compte n’y est pas. Les trois associations veulent plus de moyens derrière les discours.

101 femmes tuées par leur conjoint en 2021
Morgane Branget (Osez le féminisme 25), Eva Bronnekant (Solidarité femmes 25) et Philippe Vidberg (Association Le Nid Besançon) au cours de la conférence de presse présentant la journée internationale de lutte contre les violences aux femmes ©YQ

Joël Mathurin, Préfet du Doubs en 2019 annonçait « l’hébergement à l’hôtel des femmes battues ne doit pas durer plus de 48 heures, nous devons leur trouver un hébergement sûr et durable ». Deux ans après, on compte 106 places d’hébergements d’urgence, seulement deux de plus depuis 2019 dans le département.

 » Dès qu’il y a mise en cause c’est systématiquement une garde à vue »

Les plaintes pour violences elles, augmentent de manières constante et sont très souvent liées à des violences conjugales. Un constat fait par le commandant Trousseau, chef de service au commissariat de Pontarlier. » Chaque fois qu’il y a une mise en cause, c’est une garde à vue conformément aux instructions du parquet. Entre mai et début octobre 2021 nous en avions 5 à 10 par semaine, car le mot violence regroupe un panel très large de cas. Depuis début novembre nous sommes à 3 à 5 par semaine. Ça baisse momentanément, mais d’années en années, il y a une augmentation, globalement. Il y a encore trop de gens qui pensent que c’est normal de frapper ou humilier sa femme, c’est aberrant. Cette idée reçue que la violence ne peut être que physique est fausse. Les violences psychologiques sont prises en compte. Le contrôle financier par exemple pose problème. Un homme retirant la carte bancaire à sa femme pour X raison, c’est une forme de violence qui n’est pas possible. Cette amélioration de l’accueil permet aux victimes de libérer leur parole et explique peut-être aussi l’augmentation de plainte, car il n’y a plus de main courante « . Actuellement, deux bracelets anti-rapprochement et un téléphone grave danger sont en place sur le secteur.

Bracelets anti-rapprochement, téléphone « grave danger »…

Côté justice dans la région, on dénombre 15 ordonnances de protection en Bourgogne Franche-Comté et 6 bracelets anti-rapprochement au 21 août 2021. A la même date, on recense 14 téléphones « grave danger » sur Besançon et 5 dans le ressort de Montbéliard. Si les associations admettent l’effort entrepris dans les commissariats et gendarmeries dans l’accueil, l’écoute et l’enregistrement des plaintes des femmes agressées, on ne compte que deux intervenants de plus dans le Doubs. Une observation sur laquelle le commandant Trousseau semble s’aligner. « Ces moyens à l’heure actuelle fonctionne. Si nous venions à avoir 5, 6 bracelets pour une seule patrouille, nous pourrions rencontrer des difficultés. »

La prévention de la récidive est un sujet majeur pour les associations. Les centres de prise en charge des personnes violentes sont une solution pour leur faire prendre conscience de la gravité de leurs actes. Pourtant, il n’existe qu’un seul centre de ce type dans le département du Doubs. Enfin, soulignent les associations, aucune convention n’est à ce jour signée pour la mise en œuvre d’intervenants en hôpitaux aptes à accompagner les victimes immédiatement à leur entrée à l’hôpital.

Comment se déroule la prise en charge des victimes ?

Il aura fallu attendre la fin du mois de juin de cette année pour que cette ligne d’écoute soit ouverte sans arrêt. Le n° 3919 joignable 24h/24 et 7j/7. Il reste que le délai pour qu’une victime obtienne du juge aux affaires familiales une ordonnance de protection est au minimum de six jours après l’audience. Un délais trop long pour les associations. « Il serait souhaitable que nos associations puissent participer à la formation des salariées sur le type de violences qu’elles subissent au travail. Nous voulons également que des services de gendarmerie et de police dédiés soient accessibles la nuit pour permettre aux femmes de se réfugier et porter plainte sans attente », explique Christine Perrot de Solidarités femmes 25. Toutes considèrent que 33 hébergements d’urgence à Besançon reste largement insuffisant.

A Pontarlier, Bénédicte Herard, adjointe en charge de la politique sociale de la ville, suit de près l’encadrement des femmes victimes de violences.  » On parle d’un phénomène qui concerne toutes les catégories sociales et pas uniquement les milieux précaires. Une femme qui a le courage de s’extirper de cette situation très souvent perd tout et se retrouve sans rien. Nous ne pouvons pas la laisser livrer à elle-même. Il y a plusieurs portes d’entrées pour signaler une violence. La police, gendarmerie, l’hôpital, mais aussi les instances de la ville comme le CCAS qui gère la situation de chaque victime connue et l’aide dans sa reconstruction. Dès que nous avons connaissance d’un signalement, nous examinons l’urgence. Parfois il faut agir dans l’heure et trouver un hôtel, puis un logement dans les jours à venir. Nous accueillons aussi des personnes issus d’autres départements, car la situation le demande. Mais nous organisons aussi l’inverse. Les victimes étaient toujours celles qui devaient partir et tout perdre, or maintenant, il peut se passer l’inverse avec l’éloignement du bourreau. » 

Ce jeudi 25 novembre la ville inaugurait pour l’occasion une exposition « Cicatrices » mise à disposition par le CIDFF du Doubs et présentée à la Maison pour Tous des Longs Traits. L’exposition est disponible jusqu’au 2 décembre.

De leur côté, si le travail entrepris en particulier par le Procureur de la République de Besançon semble porter ses fruits où « les agresseurs ne bénéficient d’aucune clémence », les trois associations regrettent que 80% des plaintes déposées par des femmes victimes de leur conjoint ou ex-conjoint soient classées sans suite. Elles réclament enfin 1 milliard d’euros au niveau national pour lutter contre les violences faites aux femmes.

Yves Quemeneur et Martin Saussard