Le télétravail une fausse bonne solution

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Le télétravail un fausse bonne solution !

Depuis un an, la crise sanitaire a mis en avant une nouvelle formule “le travail de demain se fera à distance”. Elle a surtout mis en exergue la réalité de la désindustrialisation de notre pays. Les fonctions support sont devenues l’alpha et l’omega de l’économie au détriment de la production.

Le télétravail existe depuis l’invention de la messagerie électronique

Inventé en 1965 pour permettre la communication entre différents utilisateurs d’ordinateur à exploitation partagée, le courrier électronique a pris son essor en 1971 par l’utilisation du signe @ pour séparer le nom de l’utilisateur de celui de la machine. C’était donc bien avant le développement d’internet ; la messagerie électronique a été un atout important au moment de la création du réseau internet.

Donc, le télétravail est une activité professionnelle effectuée à distance du lieu traditionnel d’exécution d’un travail. Il s’exerce depuis son domicile, depuis des bureaux en co-working ou de manière totalement nomade, y compris dans sa voiture que ce soit en activité salariée ou indépendante.

En 2002, Eric Crouzet, Docteur en géographie économique et urbaine, publiait un document intitulé “Le télétravail et l’organisation socio-économique du territoire français : entre discours aménageur et réalités entrepreneuriales”. En préambule Eric Crouzet annonçait il y a presque 20 ans “le mythe du télétravail est à l’origine de programmes d’aménagements territoriaux destinés à déplacer les activités de bureaux de la ville vers la campagne ou du centre-ville vers la périphérie. Si ces pratiques, encore marginales, venaient à se généraliser pour constituer un véritable processus de déconcentration, elles pourraient remettre en question le fondement de la ville…”.

Déjà en 1998, Dominique Voynet alors ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement déclarait “Le développement rapide de la société d’information nous invite à revoir notre façon d’aménager le territoire. La mise en réseau met fin, qu’on le veuille ou non, aux oppositions ville/campagne, Paris/Province…chacun peut participer à cette révolution des mentalités et des activités qui est entrain de se faire même à notre insu”. Nous sommes vraiment les champions du monde du diagnostic ! Quant à l’action, 22 ans après ce discours, il reste de nombreux territoires exclus du Très Haut Débit, voire même des zones blanches. Le département du Doubs, sous l’impulsion de la politique numérique de Christine Bouquin, fait figure de bon élève mais Besançon demeure encore, dans sa pierre de Chailluz,  à l’abri de la fibre.

Le télétravail entre avantages et inconvénients

La pandémie de la COVID-19 et les mesures de distanciation physique qu’elle a entraînées a eu de nombreuses conséquences sur la vie des travailleurs dont une des plus importantes a été le développement du télétravail. Travailler de chez soi est en effet la façon la plus sécuritaire pour ne pas rentrer en contact avec ses collègues et donc éviter la contamination.

Bien entendu, le télétravail s’adresse prioritairement aux activités de service (finances, assurances, conseils scientifiques ou techniques). On n’imagine pas un plombier, une serveuse de restaurant (d’ailleurs ils sont fermés) ou un opérateur de chez Peugeot travailler à distance.

Quels en sont les avantages ? Le salarié va pouvoir gérer librement ses horaires et ses temps de pause, être moins contraint par les problèmes et temps de transport domicile/travail. On cite également le confort du travail, encore faut-il que le domicile soit suffisamment grand pour éviter la collision des ordinateurs sur la table de la cuisine entre les parents qui envoient des mails et les enfants qui suivent leurs cours en ligne. Pour l’employeur, l’avantage principal est de réduire les surfaces de bureaux et donc les charges de loyer, d’énergie et de déplacements. Certaines études démontrent que le télétravail peut avoir aussi des répercussions importantes dans la congestion routière et la pollution.
Les inconvénients sont nombreux. Google Drive, Skype, Zoom et tous les logiciels liés aux Technologies de l’information et de la communication (TIC) permettent de partager en direct des documents, de tenir des réunions à distance, voire d’envoyer et recevoir des mails sur son smartphone en dehors de chez soi. La vie professionnelle empiète ainsi sur la vie personnelle et familiale et certains employeurs, par crainte du manque de travail, ont tendance à rajouter des tâches. Le danger principal du télétravail est l’isolement qui peut avoir des conséquences sur le moral des employés et à terme sur leur santé mentale. On peut citer également une mauvaise gestion du temps, la monotonie, les distractions (jouer avec les enfants ou faire du bricolage) et bien entendu le manque de contacts humains que ce soit avec ses collègues de travail ou avec sa hiérarchie.
Qui télétravaille ?

Harris Interactive a réalisé une enquête du 4 au 8 novembre 2020 pour le compte du ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion auprès d’un échantillon de 2 049 personnes de plus de 18 ans dont la moitié en emploi actif (selon la méthode des quotas). Cette enquête confirme que tous les actifs ne peuvent pas télétravailler. Pour 39% des actifs, leur métier ne peut pas être exercé à distance contre 36% qui annoncent pouvoir y recourir. 25% des personnes interrogées disent pouvoir télétravailler avec des difficultés. Contrairement aux idées reçues, la grande majorité des employeurs autorisent le télétravail.

La schizophrénie des Administrations centrales

Le ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion voudrait inciter les employeurs à développer le télétravail et l’élargir en modifiant certains process qui pourraient être réalisés à distance. Le ministère de la Santé agit de même pour participer à la réduction de la propagation du virus. Le ministère de la transition écologique incite au télétravail, facteur de diminution des déplacements.

Dans le même temps, le ministère de la cohésion des territoires a lancé en 2019 l’action “Cœur de ville” qui répond à une double ambition : améliorer les conditions de vie des habitants des villes moyennes et conforter leur rôle moteur dans le développement du territoire. Le plan d’investissement en partenariat avec les collectivités locales fixe l’inverse des objectifs du télétravail “inciter les acteurs du logement, du commerce et de l’urbanisme à réinvestir les centres villes, à favoriser le maintien ou l’implantation d’activités en cœur de ville”. Dans ce plan, le développement économique et commercial est essentiel.

Le télétravail fait-il mourir les cœurs de ville ?

La question est pertinente et peu d’élus locaux en charge du commerce et de l’économie, ne veulent en parler. Pourtant, l’évolution des modes de vie et de travail, l’étalement urbain devraient être au centre des politiques publiques pour les 15 prochaines années. Que sera le commerce de proximité avec la montée en puissance des ventes en ligne, des drive et autres livraisons à domicile ? Que deviendront les bars, cafés et restaurants dont l’activité principale est liée à la pause méridienne et à “l’apéro after-work” si une majorité de salariés travaillent à domicile ? Au-delà de la seule problématique du télétravail, se pose la question globale de l’aménagement urbain et de la nécessité vitale des relations sociales. A ce jour, les collectivités locales ont des programmes d’aménagement qui ne tiennent compte que des enjeux politiques et électoraux à courte vue. Deux exemples peuvent les illustrer à Besançon. Lorsque la maternité de l’hôpital Saint-Jacques a été transférée au CHU Minjoz fin 2012, rien n’a été anticipé sur les conséquences catastrophiques pour le commerce du centre-ville (particulièrement les fleuristes et magasins de vêtements pour enfants). Au printemps 2021, les premiers bureaux du pôle administratif Viotte vont être livrés à l’Etat qui va y regrouper des emplois actuellement situés en ville. Situé à proximité immédiate de la gare, les agents et salariés n’auront plus d’intérêt à descendre dans la boucle, sans que cela profite pour autant au quartier des Chaprais.

La capitale comtoise au centre des polémiques

Anne Vignot la Maire de Besançon, s’oppose publiquement au développement de la 5G, c’est son droit. Comment peut-elle en même temps prôner le développement du télétravail qui nécessite toujours plus de débit et de capacité ?

La présidente de Grand Besançon Métropole souhaite remettre en cause la construction de la grande bibliothèque universitaire et communautaire sur le site de Saint-Jacques, c’est son droit. Comment va-t-elle inciter les 30 000 étudiants de la capitale comtoise (24 000 étudiants et 6 000 stagiaires du CLA) à demeurer à Besançon sans un outil moderne de formation et de recherche à la hauteur des enjeux de demain ?

Le télétravail n’est pas le dernier mot à la mode sur fond de pandémie. Son essor inéluctable doit être pris en compte dans la ville de demain.

Yves Quemeneur