Les sorcières, victimes emblématiques de la misogynie ?

Le 20 novembre 2021, la Ville de Besançon a inauguré le buste d’Henriette de Crans, morte sur le bûcher de Chamars en avril 1434.

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Sur la promenade Chamars, lieu des bûchers de sorcières du Moyen-Âge à la Renaissance, Anne Vignot la Maire de Besançon et Anne-Valérie Dupond la sculptrice de l'oeuvre, ont dévoilé le buste d'Henriette de Crans, la première femme brûlée comme sorcière à Besançon ©YQ

Le 20 novembre 2021, la Ville de Besançon a inauguré le buste d’Henriette de Crans, morte sur le bûcher de Chamars en avril 1434.

Henriette de Crans a été la première femme condamnée à mort pour sorcellerie à Besançon. C’était en avril 1434. La femme de 70 ans fut brûlée vive pour avoir « pactisée avec le diable » sur de simples rumeurs (les réseaux sociaux n’existaient pas à l’époque de Louis XI !)

Henriette de Crans, une « sorcière » parmi tant d’autres

La chasse aux sorcières est née dès le XIVème siècle en Suisse, en Savoie, en Alsace et en Franche-Comté. Si l’Eglise a participé très activement à cette « chasse » dès le XIIIème siècle, c’était pour s’opposer à la montée en puissance des partisans de la Réforme luthérienne (dans une moindre mesure contre les Cathares essentiellement dans le sud de la France). Dans certaines régions où l’ordre politique n’est pas affirmé, c’est aussi le moyen pour les seigneurs locaux de contrôler et maîtriser la population.

Les pratiques de sorcellerie ont existé et existent encore dans toutes les civilisations. Ce qui différencie la période européenne entre le Moyen-Âge et la Renaissance, c’est la croyance de l’Eglise et des pouvoirs politiques d’un complot organisé pour détruire la chrétienté.

L’inauguration du buste d’Henriette de Crans s’est déroulée en présence de la Maire de Besançon, d’Aline Chassagne, adjointe à la culture, Brigitte Rochelandet historienne, Anne-Valérie Dupond la sculptrice de l’oeuvre, Mélanie Geoffroy la déléguée départementale aux droits des femmes, les représentantes des associations de femmes et Pascal Durand l’inspecteur académique ©YQ

Brigitte Rochelandet, historienne à l’Université de Franche-Comté, parle, s’agissant d’Henriette de Crans « d’une femme qui n’était pas miséreuse, qui guérissait probablement les gens ». Sous la torture, elle va avouer aux inquisiteurs et aux juges qu’elle a pactisé avec le diable. « Il n’y avait évidemment aucune preuve » confirme l’historienne. « Elle est accusée d’avoir tué des enfants et…d’en avoir fait rôtir ».  A l’initiative de Brigitte Rochelandet, le buste d’Henriette de Crans, réalisé par Anne-Valérie Dupond,  a été inauguré par la Maire de Besançon le 20 novembre sur la promenade Chamars, lieu des bûchers publics contrairement au centre-ville où avaient lieu les autres exécutions en public (décapitations, supplice de la roue…).

« Oeuvre d’art publique, elle donne un espace aux femmes dans la statuaire encore trop réduite pour les femmes » a souligné Aline Chassagne, l’adjointe à la culture de la Mairie de Besançon. Mélanie Geoffroy, la déléguée départementale aux droits des femmes ajoutant « le mode opératoire est le même entre Henriette de Crans et Razia la jeune afghane de 34 ans poignardée en pleine rue en 2018, même mode opératoire entre le Moyen-Âge et le XXIème siècle. Sorcières ou féminicides, c’est toujours les femmes, parce qu’elles sont femmes, qui sont tuées ».

1 200 procès en sorcellerie en Franche Comté
La chasse aux sorcières a débuté au XIVème siècle en Suisse, principalement dans le Valais

Pour Brigitte Rochalandet, ce sont 800 femmes qui furent condamnées à mort pour sorcellerie en Franche-Comté. On estime à environ 60 000 personnes (à 80% des femmes) condamnées et exécutées pour sorcellerie en Europe du XIVème au XVIIème siècle. Il faudra l’édit de juillet 1682 consécutif à « l’affaire des poisons » pour que Louis XIV décriminalise la sorcellerie. Dans la chasse aux sorcières qui va durer plus de trois siècles, les procès en sorcellerie ne conduisent pas systématiquement au bûcher. En particulier, au Moyen-Âge, les sorcières et sorciers étaient surtout condamnés au bannissement (mis au ban de la société). L’historien Michel Pastoureau le confirme « les sorcières ne sont pas l’affaire du Moyen-Âge mais surtout de la Renaissance ».  Dans la plupart des cas, les « sorcières » étaient des guérisseuses ou des sages-femmes qui détenaient une pharmacopée naturelle et des savoirs ancestraux. A une époque où l’on tentait d’imposer les fondements du savoir et de la science, les guérisseuses étaient pourchassées. C’est bien la période dite « humaniste » qui verra le plus de procès en sorcellerie !

On a rendu hommage à Henriette de Crans, brûlée vive à Besançon en 1434. Qui se souvient d’Adrienne d’Heur brûlée vive en 1646 à Montbéliard, Claudine Burgeard exécutée à Clerval en 1656, Henriette Borne ou Isabelle Maugillon condamnées à Montbéliard  en 1652 et 1586. Une autre franc-comtoise, Alix Jeannin fut condamnée au bannissement en 1611 pour « avoir fait mourir des petits enfants, tari le lait de leurs mères et participé à des sabbats ».

Les sorcières ont le mauvais rôle dans les contes de fée

« Mais ma volonté est telle qu’avant l’aube de ses seize ans, elle se piquera le doigt à la pointe d’une quenouille et en mourra » dit Maléfique dans « la Belle au bois dormant ».  340 ans après les chasses aux sorcières en Europe, 40% des personnes de moins de 35 ans continuent de croire à la sorcellerie. Brigitte Rochelandet utilise même les sorcières pour justifier les violences faites aux femmes en 2021 : « Les procès en sorcellerie sont très liés aux violences faites aux femmes. On a fait le choix d’exposer son buste car c’est une victime emblématique de la misogynie. Elle représente toutes les accusées ». Les sorcières seraient elles le faire-valoir du néo féminisme ?

Heureusement, à  Besançon, un restaurant fait la fête toute l’année aux sorcières et aux sorciers. « Le calice enchanté » rue Péclet ne vous empoisonnera pas avec les potages et la cuisine médiévale d’Eva Oberson. On n’y jette que de bons sorts.

Yves Quemeneur