Négociations commerciales annuelles : le compte n’y est pas

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Particulièrement houleuses, les négociations entre producteurs agricoles, industriels de l’agroalimentaire et distributeurs ont joué les prolongations. Un jeu de poker menteur où le consommateur met aussi la main à la poche.

C’est un théâtre d’ombre où se jouent en coulisses chaque année des tractations sur les prix d’achat et de vente des produits alimentaires. Depuis la loi Egalim, censée rebattre les cartes et redonner aux producteurs un peu des fruits de leur labeur, ces négociations doivent aboutir le 1e mars sous peine de sanctions, mais cette année fait exception.

Sous prétexte de Covid, les négociations ont été si houleuses qu’un accord sur trois n’a pu être signé et que certains sont partis devant le médiateur des relations commerciales agricoles, qui n’a d’ailleurs jamais reçu autant de dossiers.

Serge Papin, l’ancien patron de Système U, aurait reçu au moins une cinquantaine de dossiers en quelques semaines, soit autant qu’en une année habituelle entière. Tentant de déminer ce terrain scabreux, il a appelé à une «paix des braves » mais aussi à « la sortie du système de négociations annuelles, au bénéfice de contractualisations pluriannuelles». Voilà qui illustre bien les énormes enjeux liés à ces négociations.

Selon Patrick Benezit, secrétaire général adjoint de la FDSEA contacté par Hebdo 39, « la grande distribution ne joue pas le jeu », même si les industriels ne sont pas exempts de reproches. Du fait de la Loi Egalim, « le seuil de vente à perte est passé de 0% à 10%, et les consommateurs ont payé en moyenne 2% plus cher tous les produits alimentaires (source INSEE) en 2019, ainsi qu’en 2020 ».

Résultat : « Quatre milliards € de richesse dont les distributeurs ont touché une bonne part, les industriels une petite part, et les agriculteurs une très petite part » selon lui. Selon un communiqué de la FDSEA, « les enseignes distributeurs semblent à nouveau engagées dans une course aux parts de marché…/…elles ont ainsi martelé des demandes de déflation quasi systématiques, et parfois plus fortes que l’année passée. A cette tendance…/… se sont ajoutées des demandes promotionnelles très fortes : les grandes surfaces font dorénavant du seuil de 34 % en valeur prévu par l’encadrement des promotions, un « objectif » à atteindre pour toutes les filières ».

Industriels de l’agroalimentaire et les distributeurs se renvoient la balle

Au-delà de ce constat sans appel, la FDSEA a adressé à l’Etat des propositions claires et simples : selon Patrick Benezit, « prendre en compte les coûts de production à l’achat » et ventiler les profits par un amendement beaucoup plus contraignant de la loi Egalim, de façon que ses bénéfices reviennent aux producteurs…

En particuliers les producteurs de lait standard, de viande, de sucre et de céréales, de poule et d’œufs, et de fruits et légumes transformés particulièrement mis sous pression par les négociations annuelles. Du côté des distributeurs, on affirme défendre le pouvoir d’achat des consommateurs. « Il y a plus d’un tiers des Français qui ont du mal à finir leurs mois sans être dans le rouge », a expliqué Jacques Creyssel, délégué général de la Fédération du Commerce et de la Distribution.

«Du mieux pour les producteurs ne doit pas ce traduire par du plus cher du côté des consommateurs», selon lui. Or, « cela fait trois ans que l’on paie plus cher, et les producteurs, ils ont moins dans les cours de ferme » a-t-il déclaré sur BFM Business.

Conclusion : tous ces milliards ne vont « pas chez les producteurs et cela ne va pas chez nous », notant aussi que les industriels étaient arrivés à la table des négociations avec un objectif de 4% de hausse.

Lui-même reconnait un problème de « manque de transparence et un manque d’indicateurs des coûts de production ». Au final, chacun semble donc se renvoyer la balle dans ce jeu de poker menteur. Pris à partie par le monde agricole, l’Etat a menacé de légiférer si un peu d’ordre et de justice ne revient pas. Affaire à suivre…

Stéphane Hovaere