Promenade dans la nature comtoise en compagnie du conservatoire botanique national de Franche Comté (5)

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L’été se termine sur les chemins secrets du Conservatoire botanique national de Franche-Comté. Pour autant, les espèces menacées que nous avons découvertes au fil des semaines, le seront encore à l’automne. Il n’est pas nécessaire de grandes incantations ou de décisions punitives, faisons quotidiennement attention à la nature qui nous entoure. Chaque plante, chaque fleur est un bienfait !

La saxifrage de Gizia
La saxifrage de Gizia – photo Jean-Yves Cretin

De son nom scientifique Saxifraga giziana, cette saxifrage est unique au monde dans le village de Gizia dans le Jura. Cette petite plante aux fleurs blanc-jaunâtre et à l’odeur musquée est endémique des corniches surplombant ce village connu pour la croix plantée sur le belvédère qui le domine. On la retrouve sur le rebord supérieur, en zone ensoleillée, sèche et plutôt froide. Elle est également présente sur quelques avancées dans la falaise elle-même. À l’époque de sa découverte, les corniches étaient complètement dépourvues d’arbres, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Si la saxifrage de Gizia est actuellement considérée « En danger critique d’extinction », c’est d’abord lié à la dégradation de la qualité de son habitat, engendrée par une succession de sécheresses sévères entraînant le dépérissement de plusieurs touffes. L’évolution naturelle de la végétation et l’apparition d’arbres sur les corniches ont également participé à fragiliser l’espèce. Pour la préserver, un plan de conservation régional s’intéresse à la conservation de ses graines à long terme. Est-ce le signe du changement climatique que les habitants de Gizia constatent avec la disparition du symbole végétal de leur village ? Ce changement climatique va-t-il faire apparaître de nouvelles plantes ? La nature a une grande capacité d’adaptation depuis des millions d’années, ne nous focalisons pas sur quelques décennies.

La spirale du déclin
La spiranthe d’été – photo Eric Brugel

La spiranthe d’été spiranthes aestivalis est une orchidée des prairies humides plus ou moins tourbeuses. Elle doit son nom à ses petites fleurs blanches disposées en épi spiralé entourant la tige. Elle fleurit à la mi-juillet. Autrefois présente dans une grande partie de la France, elle a fortement régressé depuis une cinquantaine d’années. En Franche-Comté, on la retrouve dans le Doubs (Bremondans, Chevigney-lès-Vercel, Epenouse et Hautepierre-le-Châtelet) et dans le Jura (Doucier et Mirebel). La destruction des zones humides due à l’urbanisation, le drainage et l’assèchement pour l’agriculture, sont autant de menaces pour cette belle orchidée. La spiranthe d’été trouve aujourd’hui refuge dans quelques sites protégés, sous la responsabilité de collectivités locales ou d’associations qui assurent sa préservation.

Histoire d’une extinction
La minuartie dressée – photo Max André Herbier de Genève

Ne cherchez pas cette petite plante aux abords des tourbières franc-comtoises, elle y a disparue. La minuartie dressée ou Minuartia stricta fait partie des espèces considérées comme disparue de France. La petite plante de moins de 10 cm, à la tige filiforme portant des petites feuilles et des fleurs blanches à pétales, est une espèce typique des tourbières. Présente dans les régions arctiques et subarctiques d’Europe et d’Amérique, ainsi que dans l’Oural, elle n’était signalée en France que dans le massif jurassien et n’a plus été́ observée dans la région depuis 1958. Elle était auparavant indiquée dans de nombreuses tourbières du Doubs autour de Boujailles, Pontarlier et La Chenalotte et du Jura à Grande-Rivière (l’Abbaye). Elle était également présente dans plusieurs tourbières du Jura suisse, d’où elle a également disparu. En Europe occidentale, elle ne subsiste plus que dans deux localités en Allemagne et en Grande-Bretagne. Si la destruction des tourbières est bien sûr la conséquence principale de sa disparition, la minuartie dressée a probablement été la victime malheureuse d’une autre menace : les collectionneurs. Pour enrichir leurs herbiers, les botanistes des siècles passés ont prélevé de nombreuses plantes en milieux naturels, réduisant ainsi dangereusement le nombre d’individus de populations déjà fragiles et participant ainsi involontairement à leur extinction…

Une plante végétarienne
L’orobranche de Bartling – photo Eric Brugel

Si la littérature et le cinéma ont popularisés l’existence des plantes carnivores, cela semble beaucoup moins vrai pour les plantes végétariennes. C’est le cas de l’orobanche de Bartling ou Orobranche bartlingii qui, après avoir abandonné leur faculté de photosynthèse, deviennent parasites d’autres plantes dont elles se nourrissent jusqu’à les tuer. De la famille des ombellifères comme la carotte ou le persil, l’orobranche de Bartling est un parasite du séséli du Liban. Elle ne tue pas son hôte mais l’empêche de fleurir, lui permettant paradoxalement de vivre plus longtemps que si elle n’était pas parasitée. En effet, le séséli est une plante bisannuelle (comme la carotte) qui meurt après sa floraison. Très rare en France, elle se rencontre essentiellement dans le massif du Jura, la Bourgogne et les Alpes du Nord. En Franche-Comté, elle n’est présente que dans une quinzaine de communes du Doubs et du Jura, où elle est liée à des pelouses sèches et caillouteuses, habitat privilégié du séséli du Liban et donc de son parasite. Fragilisée par le nombre restreint de ses localités et la faiblesse de ses populations, la survie de l’orobanche de Bartling face à la dynamique naturelle est aujourd’hui bien incertaine.

La marsilée à quatre feuilles

La marsilée à quatre feuilles – photo Christophe Hennequin

Cette fougère aquatique, Marsilae quadrifolia, est tout à fait remarquable par la forme de ses frondes divisées en quatre lobes, disposés en croix rappelant celle d’un trèfle à quatre feuilles. La marsilée s’enracine au fond de l’eau grâce à de longues tiges souterraines pouvant atteindre 10 à 80 cm, en fonction de la hauteur de la nappe d’eau. Elle affectionne tout particulièrement les plans d’eau avec des berges en pente douce dont le niveau d’eau varie au cours de l’année. Très présente dans tous les étangs du Jura et du Sundgau, on ne la trouve aujourd’hui que dans une vingtaine d’étangs de la Bresse jurassienne et du Territoire de Belfort. L’intensification de la pisciculture dans les étangs ainsi que l’eutrophisation (déséquilibre dû à une trop forte concentration de nutriments) sont les principales raisons de son déclin. La jussie, plante très envahissante, menace également la marsilée dans d’autres régions françaises ; cette plante est heureusement peu implantée en Franche-Comté.

Le Conservatoire national botanique de Franche-Comté nous a promenés dans la nature comtoise au cours de cet étrange été. Les plantes sont vulnérables comme nous le sommes face aux virus. On peut les préserver comme nous devons nous préserver mutuellement. Pour autant, “la vie c’est la mort” et “que serait la vie sans la mort” ! C’est vrai pour tout le monde du vivant. Vouloir le nier, c’est jouer aux apprentis sorciers. Cela ne doit pas nous priver d’admirer la nature à chacun de nos pas. Le confinement nous en a donné l’occasion, conservons cette nouvelle habitude.

Yves Quemeneur avec l’aimable collaboration des scientifiques du conservatoire botanique national de Franche-Comté

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