Un an après…

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Voilà exactement un an, une partie de la France se soulevait, par le biais d’un mouvement protestataire inédit. Les actions étaient spectaculaires, les conséquences sensibles.

Une véritable espérance collective avait émergé, on s’était dit que cette
fois-ci, les élites avaient vraiment eu peur (ce fut effectivement le cas) et avaient réellement compris le message d’un peuple mécontent, usé, révolté face à tant d’injustices sociales.

C’était sans compter sur l’appétence de la discorde, sur l’individualisme, sur ce réflexe de toujours vouloir tirer la couverture à soi, de prétendre détenir « la » vérité…

C’était sans compter sur la violence, la haine, l’intolérance, face à celui qui ne pense pas comme on le voudrait. Il possède pourtant ses raisons, souvent légitimes. Il suffit de chercher à les comprendre pour avancer avec lui, vers le consensus. Mais pour cela, faut-il encore en être capable…

Car si chacun forge nécessairement ses propres opinions en fonction de son parcours, de son milieu ou de sa condition, on a surtout oublié que l’on ne percevait du monde que ce que l’on peut en observer depuis la place que l’on occupe…

C’est précisément car ce mouvement était protéiforme, qu’il était efficace et porteur : on ne savait pas par quel bout fallait-il l’empoigner. Mais ce fut aussi son défaut fatal !

Qu’il ne parvienne à graver dans le marbre, de ligne de conduite claire, qu’il porte devant les médias un discours à idéologie variable, qu’il compte dans ses rangs plusieurs porte-paroles d’obédiences politiques différentes (pour ne pas dire divergentes) qui n’ont pas voulu ou n’ont pas su s’accorder, bien que néanmoins alimentés d’un même idéal consistant à dire « stop » ! A exprimer, avec plus ou moins de talent oratoire, ce cri de détresse et de colère : « Nous voulons vivre dignement une vie que nous avons choisie… ».

Majoritaires pourtant étaient ceux à subir l’oppression de l’indignité, à soutenir cette démarche contestataire, y compris pour ceux qui n’étaient pas franchement dans le besoin.

Majoritaires sont encore aujourd’hui tous ceux qui, jour après jour, ressentent cette sorte de défaillance existentielle face à un système implacable, de plus en plus mal fait, où ils ne trouvent pas ou plus leur place. La fracture est indéniable.

Mais voilà, les prises de position extrémistes, le vandalisme aveugle, la méchanceté gratuite, ont fait voler en éclat cette exceptionnelle cohésion populaire, devenue bien souvent populiste.

Résultat : un an après, rien n’a changé. Au contraire, le tableau s’est même
assombri.

Malgré les grands débats, les cahiers de doléances et autres promesses du gouvernement, joindre les deux bouts est toujours aussi difficile, les hôpitaux sont toujours dans une situation aussi dramatique, les forces de sécurité toujours débordées et surmenées, les gares et les trains se vident toujours de leur présence humaine, les services publics ne sont accessibles plus que par internet ou « serveur vocal » (il devient de plus en plus compliqué sinon impossible d’obtenir un interlocuteur humain au téléphone), les collectivités territoriales rognent leur budget en assumant que l’indispensable, et encore…

Eux aussi méprisés, écœurés, les élus ruraux démissionnent ou ne souhaitent plus se représenter. Même la belle courbe de l’emploi qui semblait avoir repris des couleurs verdoyantes, replonge dans le rouge.

Et puis, le contexte social a empiré : toujours plus de pauvres mais toujours plus de dividendes pour les grands patrons du CAC 40 ! Bref, le fossé s’est creusé davantage.

Alors, amer, triste, inquiet, on agit par réflexe, dicté par l’émotion, la réaction, l’exigence d’immédiateté. On accable, on affuble…

En oubliant, et c’est navrant, que l’essentiel de notre rôle citoyen, consiste à œuvrer positivement à notre devenir et à celui de nos descendants…

Cyril Kempfer