
Quel étudiant bisontin n’a jamais mis les pieds à La Cale, ex-Building ? L’établissement de nuit, situé au 26 rue Proudhon, est une référence dans le monde de la nuit bisontine. Il faut d’abord descendre un grand escalier pour accéder aux bars et à une piste de danse souvent bondée. Un lieu « en sous-sol », capable d’accueillir 300 personnes simultanément, où les mesures de sécurité sont renforcées pour éviter un drame comme celui de Crans-Montana, dans la nuit du 31 décembre 2025 au 1er janvier 2026.
Le grave incendie survenu le soir du Nouvel An dans un bar de la station de ski suisse avait entraîné la mort de 41 personnes et fait 118 blessés, parmi lesquels de nombreux jeunes adultes. Si quelques similitudes dans la configuration de l’établissement peuvent rappeler La Cale à Besançon, les premiers éléments de l’enquête à Crans-Montana confirment de graves manquements quant à la sécurisation du site, propriété d’un couple français. Impensable pour les Bisontins de « faire la fête » au détriment « de la sécurité des clients », glisse Farouk Jenoubi, l’un des co-gérants. « Tous nos matériaux sont anti-inflammables, nous avons des portes coupe-feu installées depuis près de deux ans, les alarmes sont testées, les réserves sont également assurées contre le feu… Ce n’est pas un travail mis en place depuis Crans-Montana, mais depuis plusieurs années avec les pompiers et un cabinet de contrôle, pour vérifier que nous répondons aux changements réguliers des règles de sécurité ».
500 visites de contrôle par an pour la commission de sécurité départementale
Des consignes imposées par une commission départementale de sécurité et d’accessibilité, qui vérifie chaque année les conditions d’accueil dans les établissements recevant du public (ERP). À sa tête, le commandant Gilles Trouttet, du Service départemental d’incendie et de secours du Doubs (SDIS 25), promeut la pédagogie. « Dans une ambiance festive, le cerveau met entre 30 secondes et une minute pour réagir. Donc on doit appliquer des règles simples et efficaces en cas de problème. Notre rôle est pédagogique, on ne cherche pas la sanction immédiate ».
Accompagnée par la préfecture, la Direction départementale des territoires (DDT), des représentants de la commune où se situe l’ERP et de la police ou de la gendarmerie, cette commission décide de l’ouverture ou du maintien de l’activité d’un établissement. « Nous réalisons 500 visites de contrôle par an dans le Doubs », poursuit Gilles Trouttet. « Il y a une visite tous les trois à cinq ans, sauf dans les lieux présentant un risque, où nous repassons dans l’année. Dans le Doubs, huit établissements ont reçu un avis défavorable cette année, soit moins de 0,01 % ».
Chaque année, 750 dossiers d’urbanisme sont également soumis à cette commission, dont 450 pour des établissements de nuit sans locaux à sommeil. Début janvier, pour cette visite d’information, La Cale a donc passé sans encombre ce nouveau passage de la commission de sécurité contre les risques d’incendie et de panique. « Pour ce type d’établissement, la capacité d’accueil maximale est de 300 personnes, mais nous majorons à 370 pour calculer les dégagements. Les besoins sont plus importants car c’est un établissement en sous-sol », ajoute Gilles Trouttet.
À Crans-Montana, en Suisse, le bar Le Constellation n’avait pas été soumis à un contrôle des autorités compétentes depuis 2019. À Besançon, sur la même période, La Cale a effectué cinq dossiers d’étude auprès de la préfecture. La dernière défaillance signalée remonte à 2009, où une alarme non conforme a depuis été changée. Le système d’aération, lui, a été renouvelé en 2016. « Une tourelle installée au cinquième étage de l’immeuble permet de faire entrer l’air extérieur tout en aspirant l’air intérieur », explique le co-gérant de La Cale, Isa Erdem. Un désenfumage obligatoire pour toute surface de 100 m² en sous-sol. « L’opacité de la fumée empêche le public de sortir plus vite et les secours d’intervenir. La fumée est la première cause de mortalité dans un incendie, pour ces raisons mais aussi pour sa toxicité », poursuit le commandant du SDIS 25.
À Pontarlier, on mise aussi sur la formation du personnel
Le drame de Crans-Montana a également retenti dans le Haut-Doubs. « J’ai une pensée pour les parents et les victimes. On ne va pas faire la fête pour mourir », témoigne Daniel Laurence, gérant du bar Lucifer à Pontarlier. Même ressenti pour Marc Vernier, patron de la boîte de nuit La Première, pour qui la réaction première est « de la compassion et de la tristesse envers les familles ».
Aucun des deux n’a changé ses mesures de sécurité, les deux établissements étant aux normes. « Sur le matériel, il n’y a pas de mesures à prendre. La dernière commission de sécurité date du milieu de l’année dernière. En fin d’année, nous avons eu une grosse commission diligentée par la préfecture, une CODAF, avec une visite surprise. Il y avait les forces de police, les douanes, l’URSSAF, les fraudes, etc., et ils vérifient toute la structure en pleine soirée. Tout était respecté », détaille Marc Vernier. « J’ai fait de la sécurité au Stade de France avec le rugby. Je suis formé à la sécurité, c’est ma préoccupation primordiale. On est aux normes, on se doit de l’être. Le risque zéro n’existe pas, mais dans mon bar, c’est de la pierre, donc ça ne brûle pas », souligne Daniel Laurence.
Le drame suisse a toutefois amené ces deux gérants à réfléchir. « J’ai demandé à mon professionnel de revenir faire un point sur la sécurité cette semaine (interview réalisée le 16 janvier, ndlr). On est devenu plus sensibles, à juste titre », témoigne le gérant du Lucifer. De son côté, si Marc Vernier organisait déjà chaque année une évacuation grandeur nature pour simuler un départ d’incendie, il a décidé, depuis 2026, de mettre en place une formation incendie annuelle pour tout son personnel (barmen, barmaids, DJ, agents de sécurité). « Ils doivent savoir manipuler les extincteurs, quel type utiliser. On a aussi un module où l’on se met dans le cas d’un dégagement de fumée : comment évacuer les gens, par où intervenir, ce que l’on regarde en premier, qui fait quoi ». La première formation a eu lieu le 31 janvier dernier.
L’allègement du contrôle des « petits » ERP interroge, mais le Doubs reste vigilant
Le drame de Crans-Montana, en Suisse, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, a également fait écho à une discrète mais étonnante évolution de la réglementation française en matière de sécurité pour les ERP de 5e catégorie sans locaux à sommeil. Des « petits établissements », comme des bars pouvant accueillir moins de 200 personnes par exemple. Pour eux, l’obligation de déposer une autorisation de travaux au titre de la sécurité incendie pour certains petits établissements recevant du public a été supprimée par décret en novembre 2025. En clair, les règles de sécurité incendie restent applicables, mais les propriétaires de ce type d’établissement n’ont plus à réaliser un dossier détaillé pour le maire. Un changement qui fait craindre un affaiblissement de l’analyse en amont, même si, selon Gilles Trouttet, « cela ne devrait pas concerner le Doubs ». « Cela existait déjà, mais ils ont “mieux écrit” le procédé. Si certains SDIS en France ne se concentrent pas sur les établissements de 5e catégorie, dans le Doubs, c’est culturel de vérifier tous les établissements. Nous avons une vraie politique de sécurité engagée depuis de nombreuses années. »
Martin Saussard et Cassandra Tempesta
































