Babel

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À l’époque, les hommes parlaient tous la même langue. C’était très pratique. Si tu disais « passe-moi le sel », tu trouvais presque toujours une bonne âme qui te passait le sel et la vie n’était guère compliquée. Même si l’on sait que l’OMS recommande de ne pas dépasser 5 grammes par jour. Mais c’est une autre histoire.
C’était à Babylone, il y a longtemps. C’était peu après le déluge dont l’homme sortait gaugé mais une belle arrière-saison avait ressuyé les sols. Nous n’étions pas nés et nous ne nous en portions pas plus mal. Mais un jour, je crois que c’était en automne, on a pris le melon. Pas tous. Mais quelques-uns qui étaient motivés comme un peloton au départ d’un Tour de France. À force de promesses ils finirent pas convaincre les poltrons et quelques beuzenets aussi. Et pas mal de nouillottes… Leur idée était pourtant cousue de fil blanc. Il s’agissait de construire une tour très haute. Si haute qu’elle pourrait gratter le ciel. Et pour quoi faire, j’t’en fiche ? Pour aller directement au Paradis ! Ceux qui ne réfléchissent guère trouvèrent que ça n’était pas con. En tout cas beaucoup moins que d’être toujours impeccables à faire de son mieux sur Terre. Bien sûr, il y avait un gros effort de maçonnerie au départ mais on rentrait assez vite dans ses frais. D’autant qu’on pourrait installer un péage au pied de la Tour. Dieu trouva que c’était des casse-pieds qui méritaient une bonne leçon. Il leur imposa de parler toutes sortes de langues. Parfois avec des déclinaisons, des imparfaits du subjonctif et des génitifs pluriels très compliqués. Les hommes ne se comprenaient plus. Les femmes non plus.

Ce fut une grande pagaille car tous avaient raison mais ils l’exprimaient de telle façon que personne n’était d’accord. C’était le début de ce qu’on appela -bien plus tard- les débats d’idées.

Par le Docteur Gérard Bouvier