Commandant Yvon Stortz

Le chef de service de la mise en œuvre opérationnelle du SDIS du Doubs nous en dit plus sur l’aide que peut apporter l’intelligence artificielle (IA) dans l’organisation des secours. Avec toujours en tête l’éthique qui veut que le dernier mot revienne à l’Homme.

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Où en est le SDIS du Doubs avec l’IA ?

L’intelligence artificielle est déjà une réalité pour le service départemental d’incendie et de secours du Doubs (SDIS) puisque dès 2018 nous avons été les premiers en France à travailler sur ce sujet en collaboration avec l’Université de Franche-Comté et une entreprise spécialisée. C’est ainsi qu’a été créé le logiciel PrédictOps.

Quelle est concrètement son utilité ?

Ce logiciel est principalement basé sur l’IA. Il prend en compte de très nombreux paramètres comme la météo, l’heure, le lieu, le milieu…ce qui, relié aux données opérationnelles du SDIS permet de savoir si tel ou tel jour, à un moment et sur un territoire donné, nous avons déjà connu une situation similaire. Selon les âges des habitants et d’autres éléments extérieurs comme la présence d’animations locales, l’intelligence artificielle peut prédire que, potentiellement, un certain nombre de secours à personnes ou d’incendies sont susceptibles de se produire et ce, heure par heure. Le logiciel nous apporte également de nombreux éléments facilitant l’aide à la décision (niveau des rivières, état des forêts, météorologie, vigilances…).

In fine, quel est l’objectif ?

La solution est en constant développement et en cours de déploiement sur deux autres SIS. Les avancées concernent principalement l’aide à la décision en salle opérationnelle. À terme, nous projetons de l’utiliser pour adapter les éventuels renforts nécessaires et la disponibilité dans les centres de secours et les moyens matériels à préparer en vue d’une forte sollicitation. Mais avant d’arriver à cet objectif, il faut encore beaucoup alimenter la base de données afin de s’appuyer sur un nombre suffisant d’informations qui permettent de dégager une prédiction fiable. Pour parvenir à étoffer encore le logiciel, nous travaillons aujourd’hui à dresser des tableaux sur des territoires similaires, y compris hors du Doubs ce qui permettra de parfaire le modèle.

Vous évoquez aussi un jumeau numérique…

Comme son nom l’indique, le jumeau numérique est un double informatique de notre établissement. Nous avons ainsi créé un SDIS fictif qui retranscrit l’activité telle qu’elle s’est réellement passée et analyse notre activité en mettant en évidence les difficultés auxquelles nous avons fait face. De plus, afin d’anticiper, nous pouvons faire évoluer certains paramètres, tels les engins, les effectifs dans les centres, de façon à simuler, par exemple, la manière dont le SDIS ferait face à une augmentation du nombre d’interventions sans modification de son organisation ou en optimisant certains paramètres. C’est une façon de se projeter et d’anticiper les besoins.

D’autres projets s’appuyant sur l’IA sont-ils aussi en cours ?

Nous souhaitons en effet également, grâce à l’intelligence artificielle, aider la prise de décision des opérateurs du centre d’appels, là où est reçue l’alerte. L’humain, pour diverses raisons comme la fatigue ou l’empressement d’un appelant, peut passer à côté d’un mot clé important qui a été prononcé lors de la conversation. Avec l’intelligence artificielle en complément de l’humain, et non en remplacement, l’IA peut aider à la prise de décision, qui doit être effectuée en un temps très court par les opérateurs. Les informations qui leur sont communiquées sont nombreuses et il s’agit donc de repérer plus facilement et rapidement le degré d’urgence et les éléments essentiels, tels la localisation précise ou les risques présents sur place.

Dans le sud de la France, grâce à la vidéo et à l’imagerie, l’IA permet déjà de détecter précocement un dégagement de fumée suspecte dans la nature. Un moyen utilisé pour éviter des départs de feu qui peuvent dégénérer en feux de forêts. Là encore, quand la technologie détecte quelque chose, la levée de doute est effectuée par des humains à qui revient la décision de déclencher ou non une intervention.

Le risque n’est-il pas de remplacer l’humain ?

Pour les sapeurs-pompiers, le travail avec cette nouvelle technologie n’a qu’un seul but : venir enrichir la prise de décision et accompagner notre action avec des éléments pertinents pour gérer l’urgence. Mais au final, toute décision, tout comme le commandement des opérations de secours et les réponses apportées à l’instant T, reviendra toujours au sapeur-pompier, qui reste au cœur de la décision en opération. C’est une question de fiabilité dans la réponse, prenant en compte le facteur humain, et d’éthique.