Retraites : une réforme en chiffres et en dates

Après le succès populaire de la manifestation nationale du 19 janvier, et à la veille d’une nouvelle mobilisation le 31 janvier, la réforme des retraites, ce serpent de mer qui agite la vie sociale française depuis 1945 nécessite quelques éclaircissements, loin des dogmes politiques.

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Les syndicats unis pour cette journée d'action contre la réforme des retraites ©YQ
Un million de personnes dans les rues françaises, au moins 10 000 à Besançon

Ils étaient 650 à Pontarlier, près de 3 000 à Dole, 6 000 à Montbéliard et 4 000 à Belfort. L’intersyndicale a réussi son pari de mobiliser jeunes et moins jeunes, actifs et retraités, salariés du public surtout ou intervenant dans la sphère publique !

Un tiers des emplois en France sont des emplois publics

Le chiffre peut être contestable et pourtant. 5 600 000 salariés travaillent dans les trois fonctions publiques (fonction publique d’Etat, fonction publique territoriale et fonction publique hospitalière). A ce chiffre, il convient d’ajouter environ 700 000 emplois dans les entreprises publiques (SNCF, RATP, EDF…). Intervenant dans la sphère publique, les associations sont les supplétifs de la fonction publique, une façon de cacher sous le tapis administratif le nombre croissant d’emplois publics. Les associations emploient en France 2 200 000 salariés (source Insee 2021).

8 500 000 emplois dépendent donc peu ou prou des financements publics. En face, 17 000 000 de salariés travaillent dans le secteur privé (hors associations et entreprises publiques). C’est donc un tiers des emplois qui sont financés par les impôts, cotisations et taxes de toutes sortes.

La retraite en France, une histoire vieille de quatre siècles

Il faut remonter à 1673. Colbert crée alors la Caisse des Invalides de la Marine royale…un premier régime spécial ! La Révolution va instaurer la Caisse de retraite des fonctionnaires de l’Etat qui fixe l’âge de la retraite à 60 ans après 30 années de service (l’espérance de vie était alors de 28 ans, elle est aujourd’hui de 85 ans pour les femmes et de 79 ans pour les hommes).

Au fil des décennies, les professions organisent leurs régimes spécifiques comme autant de régimes spéciaux (militaires, mineurs, cheminots…). L’ordonnance du 19 octobre 1945 fixe que les cotisations obligatoires versées par les actifs serviront à payer les pensions de retraite : c’est le début du système par répartition. L’âge légal de départ en retraite est reporté à 65 ans sous l’autorité d’Ambroise Croizat, ministre communiste du gouvernement provisoire du Général de Gaulle.

En 1982, François Mitterand ramène l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans mais assorti d’une durée de 37,5 ans de cotisations.

30 ans de grèves et de manifestations contre les réformes de la retraite

La réforme initiée par Edouard Balladur en 1993 augmente la durée de cotisation requise pour une retraite à taux plein à 40 ans contre 37,5 ans. Le calcul de la pension (uniquement dans le privé) est basé sur les 25 meilleures années (contre 10 ans auparavant).

En 1995, le « plan Juppé » met dans la rue 1 million de personnes. La réforme prévoit en particulier d’aligner le régime des fonctionnaires sur celui du privé. Elle concerne également les entreprises publiques comme la SNCF ou la RATP. Conséquence : des semaines de blocage des transports en plein hiver, un gouvernement frileux qui recule et abandonne.

2003, la réforme Fillon. Elle prévoit à nouveau d’aligner la fonction publique sur le privé et de fixer le nombre d’annuités de cotisations à 41 ans. Plus d’un million de personnes défilent le 13 mai 2003. La loi est finalement adoptée avec l’accord de la CFDT.

En 2007 (sous la présidence de Nicolas Sarkozy) les régimes spéciaux sont réformés. (Le régime n’est pas supprimé mais les salariés sous statut devront travailler deux années de plus).

En 2010, l’âge de départ passe de 60 à 62 ans avec 41,5 années de cotisations. Cette réforme fut probablement celle qui mettra le plus de personnes dans la rue, en particulier le 12 octobre 2010 : raffineries et terminaux portuaires bloqués, les stations-service sont à sec. Pourtant le gouvernement ne revient pas sur les dispositions qui finissent par être adoptées.

Une pénibilité réévalué

La pénibilité est une notion qui évolue au rythme du progrès technologique. Dans la réforme de 2017, 6 critères ont été retenus pour justifier de la pénibilité du travail : travail de nuit, travail en températures extrêmes, le bruit, le travail répétitif ou les horaires décalés.

Etre pénalisé quand on commence à travailler tôt

Tout le monde peut s’accorder sur une mesure inique, celle de l’âge de la retraite à 64 ans sans tenir compte du nombre d’années de cotisations. Il existe encore de nombreux salariés qui commencent à travailler à 16 ou 17 ans (apprentis). Devront-ils travailler un, voire deux ans de plus pour prétendre à une retraite à taux plein ? Il s’agit là d’une mesure technocratique sans fondement.

Combien d’actifs paient les retraités

En 1965, on recensait 4,29 actifs pour un retraité. En 2021, le ratio est de 1,7 actif pour un retraité. Le système par répartition a bien du plomb dans l’aile et ce ne sont pas les défilés ou les rapports qui changeront la donne. L’espérance de vie « en bonne santé » augmente, qui s’en plaindra ! A contrario, les ménages font moins d’enfants qui seront les actifs de demain.

Billet d’humeur : un équilibre financier précaire

C’est le point le plus délicat. Sans apprentissage à l’école des rouages fondamentaux de l’économie, la démagogie est au pouvoir. Peu importe que le système social soit déficitaire « Y a ka emprunter » ou « Y a ka prendre aux riches pour donner aux pauvres » ! Et ça marche… Comme l’a rappelé récemment Marine Tondelier, figure de proue de EELV, « les milliardaires sont des vampires sans talent, ce ne sont pas des génies mais des égoïstes ». Allez dire cela aux 650 salariés de Bernard Arnault à Saint Pourçain sur Sioule dans l’Allier !

« Quand le riche maigrit, le pauvre meurt de faim » ! Ce proverbe chinois ne s’applique pas en France où finalement il y a peu de riches, peu des pauvres et beaucoup de contribuables…c’est probablement une partie de notre problème. L’équation est simple : il faut travailler plus longtemps …et relancer rapidement une politique nataliste en France.

Yves Quemeneur