Dossier de la semaine. Précarité, addictions, écrans : les nouveaux défis de la santé mentale dans le Doubs

Longtemps taboue, la santé mentale s’impose désormais comme un enjeu majeur de santé publique. Dans le Doubs, les professionnels du secteur sont de plus en plus mobilisés face à une demande en hausse et à l’émergence de nouveaux troubles. Entre évolution des pratiques, montée des addictions et nouvelles pathologies, les acteurs de la santé mentale du Doubs dressent un état des lieux, véritable baromètre local et sociétal.

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Le Docteur Cheraitia aux côtés du directeur du GPMS Stéphane Filipovitch

La santé mentale s’est imposée ces dernières années comme une priorité des politiques publiques. Longtemps reléguée au second plan et associée à tort à la seule « folie », elle concerne aujourd’hui l’ensemble de la population. Dans le Doubs, un maillage territorial et sectoriel très important est en place depuis les années 1970 pour tenter d’apporter une réponse médicale efficace et équivalente à tous. Rencontre avec Stéphane Filipovitch, directeur du GPMS (Groupement Psychiatrique Médico-Social) du Doubs et le docteur Cheraitia spécialiste en psychiatrie, qui dressent un état des lieux du fonctionnement et des évolutions de la santé mentale dans le département.

Précarité et sensibilisation : facteurs d’une demande en hausse

Depuis plusieurs années, la santé mentale semble avoir dépassé la stigmatisation dont elle était traditionnellement victime. Ce changement de paradigme est principalement lié à l’intensification des politiques de sensibilisation à la santé mentale qui ont permis la dédiabolisation des troubles psychiatriques. Ainsi, les experts en psychiatrie sont confrontés à de plus en plus de demandes de la part de personnes qui, jusqu’ici, n’osaient pas parler de leur mal être. « Dans le Haut-Doubs par exemple, avant, il n’y avait que des patients avec des troubles graves qui venaient nous voir. Aujourd’hui, c’est différent. Les patients osent davantage venir nous voir pour des troubles dépressifs » précise le docteur Cheraitia. La crise du Covid, précarité, l’insécurité et l’incertitude politique généralisée sont les principales causes évoquées par les spécialistes pour expliquer la détérioration généralisée de la santé mentale en France. « Il y a un lien direct entre précarité et santé mentale »« , précise le directeur.

Un maillage territorial fondamental pour répondre à la demande

Le maillage médical territorial hérité des politiques publiques des années 1970 est toujours en vigueur aujourd’hui, malgré l’évolution démographique et l’augmentation de la demande concernant la santé mentale dans le Doubs. En première ligne, les CMP (Centres Médico-Psychologiques), sortes de petites antennes relais permettant de filtrer les demandes et de prendre en charge les patients. Ils sont ensuite orientés selon la gravité des troubles vers les cinq établissements que compte le Groupement Psychiatrique Médico-Social, dont l’hôpital de Novillars est la branche la plus connue. C’est dans cet hôpital que transite l’ensemble des patients hospitalisés du Département. Ce réseau d’acteurs de tous secteurs est aujourd’hui indispensable pour traiter efficacement les nombreux enjeux liés à la santé mentale. C’est en tout cas la conviction du directeur du GPMS Stéphane Filipovitch. Afin de renforcer ce réseau et aller au plus près des patients, la priorité du directeur est le développement d’unités mobiles de soignants permettant de détecter plus tôt les pathologies tout en évitant les hospitalisations dispensables.

La montée en flèche des addictions, préoccupation majeure des acteurs de la santé mentale

Parmi les priorités édictées dans ce PTSM (projet territorial de santé mentale), figure notamment la montée en puissance des addictions chez les patients atteints de troubles psychiatriques. « c’est le gros sujet du moment » a réagi Stéphane Filipovitch. L’augmentation en nombre et en intensité des « addictions rendent d’autres troubles psychiatriques beaucoup plus bruyants » confie le docteur Cheraitia. Même s’ils observent une explosion généralisée de la consommation de toutes les substances, l’évolution de la consommation de la Kétamine semble particulièrement inquiéter les spécialistes de la santé mentale dans le Doubs. « Depuis quelques années, la consommation de la kétamine a explosé. Pourquoi ? C’est une substance qui se fabrique en pleine campagne et qui se vend entre 9 et 15 fois moins cher que la cocaïne » précise Stéphane Filipovitch. « Aujourd’hui, on peut dire que la kétamine est l’équivalent français du phentanyl, la drogue des zombis aux Etats-Unis ». Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, les problèmes d’addiction ne concernent pas uniquement les jeunes. Le docteur Cheraitia tient d’ailleurs à clarifier la situation : « On a tendance à oublier que les personnes de plus de 65 ans sont les jeunes de Mai 68. Ce sont eux les premiers fumeurs de cannabis. Or aujourd’hui, on est passé d’une consommation récréative à une consommation de masse. »

Le phénomène des « bébés-tablettes », nouvelle pathologie inquiétante

Depuis la crise du Covid, les spécialistes en santé mentale ont dû faire face, non seulement à l’augmentation des patients mais également à l’apparition de nouveaux troubles mentaux. Le phénomène des « bébés-tablettes » est l’une de ces nouvelles pathologies. Il touche principalement les enfants nés entre 2017 et 2018 ayant subi de plein fouet les conséquences du confinement durant leur période de socialisation, réalisée devant les écrans. « On est confrontés à des enfants qui n’ont plus aucun repère spatial. Lorsqu’ils voient des personnes en vrai, ils sont terrorisés. Ce qui n’est plus le cas lorsqu’ils sont sur les écrans » précise Stéphane Filipovitch. N’ayant aucun recul sur l’évolution des profils psychologiques de ces enfants dans le futur, les centres de soins psychiatriques se préparent à toutes les éventualités.

Le Doubs, un territoire précurseur en matière de droit des patients

C’est un sujet particulièrement délicat dans le domaine de la santé mentale. Celui de la survivance de certaines pratiques traditionnelles d’isolement et de contention des patients qui entravent la liberté et stigmatise l’image des soins psychiatriques. « Le droit des patients c’est un sujet central dans notre stratégie. Il doit être abordé avec beaucoup de pédagogie et de bienveillance avec les soignants » précise Stéphane Filipovitch. Le Docteur Cheraitia et ses équipes de l’unité « EOLE » sont engagées dans l’expérimentation de soins sans isolement ni contention des patients. « Nous sommes convaincus qu’il faut abandonner ces pratiques et qu’il y a d’autres façons de faire »« . Pour faire changer les visions et mettre aux oubliettes les pratiques d’antan, « des journées de formations sont organisées avec les soignants pour leur montrer comment être contenant sans avoir à isoler les patients « .