Besançon. Depuis la ville, les militaires peuvent intervenir « sous 30 jours, partout en Europe »

Le Général Bruno Helluy, nouveau commandant de l’état-major de la 1ère Division Europe présentait ses vœux le 15 janvier à l’Hôtel de Clévans, devant de nombreux élus, parlementaires et personnalités civiles et militaires. Des vœux de gravité face aux défis stratégiques et géopolitiques d’un monde en transformation.

66
présentation des voeux de l'armée de terre
Le général de division Bruno Helluy, commandant la 1ère division Europe de l'armée de terre et le général de brigade Didier Leurs commandant en second de la 1ère division lors de la présentation des voeux le 15 janvier 2026 à l'Hôtel de Clévans ©YQ

« Pour rester libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant ». Le général Helluy a repris à son compte les propos du Chef de l’État présentant ses vœux aux armées. Les équilibres militaires, économiques et stratégiques hérités de la Seconde Guerre mondiale et de la période de la guerre froide sont aujourd’hui remis en question.  » Moment de rupture majeure, le monde change. Partout sur la planète le droit international n’est plus respecté, les Organisations Internationales censées réguler les conflits ne remplissent plus leur rôle, les coalitions occidentales sont remises en cause et les guerres hybrides prennent la place des conflits classiques. »

Le Général Bruno Helluy poursuit son explication du contexte géopolitique. « La Russie représente une menace pérenne avec une stratégie d’influence orientée vers l’Ouest à l’horizon 2030. Ses capacités de reconstitution et de régénération sont 4 fois supérieures à celles de l’OTAN. La Chine poursuit ses efforts militaires et économiques, accroît sa capacité de dissuasion (conventionnelle et nucléaire) et continue de marquer des points en affaiblissant les concurrents économiques ». Bruno Helluy ne l’évoque pas mais, sous-jacent, se pose l’avenir de Taïwan et de la Corée du Sud, producteurs mondiaux de microprocesseurs et celui du contrôle des terres rares (cf. le Groenland), composants indispensables à l’économie digitale de demain.  » Le Président Trump compte étendre son influence dans sa zone de domination (Amérique du Sud ou Groenland par exemple) et défendre les intérêts américains dans la zone indopacifique face à la Chine ». Pour le général de la 1ère division, « les États-Unis auront encore besoin de l’Europe à court terme…. Il reste que les USA sont et restent des alliés fiables ».

Bruno Helluy en a profité pour rappeler quelques éléments concernant le conflit ukrainien « En 3 ans, la situation n’a pas évolué dans la conquête des territoires par la Russie et 35 000 russes meurent chaque mois dans ce conflit ». Faut-il croire à la « coalition des volontaires » une initiative franco-britannique rejointe par 32 autres pays ? « Son but est d’établir un cadre pour l’établissement d’une paix durable et mettre fin à l’invasion russe de l’Ukraine » résume le général Helluy.

19 000 hommes projetables en 30 jours

Plus localement, la 1ère division de l’Armée de terre est capable à l’horizon 2027 de mobiliser sur un théâtre d’opérations 19 000 soldats et 7 000 véhicules (hors contribution alliés). L’expertise des armées françaises n’est plus à démontrer mais elle semblet bien seule en Europe (voir encadré).

Enfin, le général de division Bruno Helluy a insisté lors de ses vœux sur « le retour à une forte cohésion nationale de la population vis-à-vis de son armée ». La défense du territoire passe aussi par le renforcement des effectifs des trois armées (Terre, Mer, Air et Espace) grâce au développement de la réserve et celui du nouveau service militaire. « Ici, à Besançon, je suis capable d’un niveau de projection en hommes et en matériel sous 30 jours, partout en Europe dans l’hypothèse par exemple d’un conflit qui opposerait un pays de l’Union européenne, membre de l’OTAN avec la Russie. Notre montée en puissance est conforme aux nouvelles menaces ».

Souveraineté stratégique de l’Europe ou dépendance vis-à-vis des États-Unis
Le programme du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF), symbole de la volonté d’autonomie stratégique de l’Europe se heurte à une réalité cachée, la dépendance de nombreux pays européens à la technologie américaine. Ce qui fait dire à Natacha Polony « qu’une guerre entre l’Europe et les États-Unis, ça n’existera pas ». En effet, l’ITAR (International Traffic in Arms Regulations) est un dispositif extraterritorial qui intervient sur l’exportation des technologies de défense états-uniennes. Tout matériel comprenant un de ses composants est sujet à des demandes de licence américaine.
En résumé, le droit extraterritorial des États-Unis leur permet de conserver une mainmise mondiale sur le développement et l’exportation de matériel de défense. La domination américaine se traduit en particulier par le succès du F35, savoir-faire aéronautique américain. Dans l’actuel conflit qui opposerait les USA à l’Europe au sujet du Groenland, les F35 danois, polonais, allemands ou finlandais ne pourraient pas décoller sans l’aval du Pentagone. Pire, toutes les données de vol sont transférées automatiquement chez Lockheed aux USA.
La France a un atout essentiel
Deuxième exportateur mondial de matériels de défense (notamment grâce au succès du Rafale), la France n’est pas soumise à la réglementation ITAR, comme l’a rappelé le général de brigade Leurs. Tous les Rafale de l’armée française peuvent décoller, où qu’ils soient dans le monde. On comprend mieux l’opposition française à la modification d’une directive européenne tendant à « établir de manière cohérente des procédures…pour les nouvelles installations de production et les licences d’exportation ». C’est le seul élément de souveraineté dont la France dispose et la garantie de pouvoir intervenir partout où ses intérêts vitaux le demanderaient. A quoi serviraient le Porte-Avions Charles de Gaulle et son successeur (à l’horizon 2040) si aucun aéronef ne pouvait en décoller ?

Yves Quemeneur