Haut-Doubs. Tourbières de Frasne-Bouverans : trois siècles d’extraction, 40 ans de protection

La Réserve Naturelle Régionale des tourbières de Frasne-Bouverans fête ses 40 ans cette année. L’occasion de revenir sur l’évolution de ces milieux uniques, qui ont connu de nombreux dommages causés par l’Homme avant d’être protégés pour son rôle contre le réchauffement climatique.

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Tourbières Frasne-Bouverans
©Jean-Noël Resh EPAGE HDHL

C’est l’une des références au niveau national. Dès les années 1980, les tourbières de Frasne-Bouverans ont été mises en lumière, notamment par la présence d’une station scientifique à Bonnevaux ainsi que le CPIE pour des initiations tout public. C’est sous l’impulsion de ces scientifiques, dont Émile Laroue, que les élus locaux et la population ont été sensibilisés aux enjeux de conservation de ces tourbières. En 1986, le conseil municipal de Frasne crée la Réserve Naturelle Volontaire des tourbières de Frasne, avant de devenir une Réserve Naturelle Régionale (RNR) en 2002. En 2014, une extension est réalisée jusqu’à Bouverans. La RNR s’étend aujourd’hui sur 292 hectares et reçoit quelque 25 000 visiteurs par an. Plus de 2000 espèces y ont été recensées, dont 828 espèces végétales et 202 espèces d’oiseaux. 336 sont menacées, parmi lesquelles, la Vipère péliade, plusieurs espèces d’insectes en particulier des papillons et libellules et des espèces floristiques. 

Trois siècles d’extraction de la tourbe

Si aujourd’hui les tourbières sont protégées, cela n’a pas toujours été le cas. « Au XVIIIe siècle, on a connu une crise du bois, qui était utilisé pour l’armée, les salines, les verreries ou encore les hauts fourneaux à Pontarlier. On cherche alors la meilleure solution pour se chauffer. Dès 1712, on a des traces d’utilisation aux Verrières-de-Joux. Ici, à Frasne, c’est 1760 », détaille Jean-Luc Girod, membre de la confrérie des tourbiers, créée en 2009. Dans les années 1850, tout le monde se chauffait à la tourbe. Une semaine de la tourbe était organisée en juin. La matière était extraite, séchée puis mise en lanterne. « Chaque famille avait droit à 4m sur 4 de tourbe, c’était très réglementé. La semaine de la tourbe était importante dans le patrimoine local, social et économique. Ça engendrait un grand rassemblement, tout le village était là, environ 200 foyers, pour extraire la matière avec une pelle à tourbe, le louchet »

Chaque année, la confrérie des tourbiers fait une démonstration d’extraction de la tourbe ©EPAGE HD-HL

En 1860, le train commence à apporter le charbon, le fioul, l’électricité. « Les autres matières premières sont arrivées, le bois est revenu et l’exploitation de la tourbe s’est arrêtée ». Mais l’exploitation industrielle perdure. « Pendant la guerre, c’était un moyen de chauffage pour Paris. La Suisse, coupée de toute communication avec les autres pays, a beaucoup exploité la tourbe pendant la Seconde Guerre mondiale, mais cette fois avec pelleteuses et malaxeuses. À Frasne, on n’a pas trop été touché, la société a fait faillite. Mais en une saison, on a déjà eu une belle balafre avec une fosse de 7m de profondeur »

Les tourbières, un outil contre le réchauffement climatique

« À l’époque, on présentait les tourbières comme un milieu hostile, il ne fallait pas y aller. 50 ans plus tard, on s’en émerveille. J’ai connu ce paradoxe », sourit Jean-Luc Girod. Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, les tourbières représentent seulement 3% des terres émergées mais elles stockent 30% du carbone terrestre du sol. Elles constituent également une réserve en eau. « Ça fonctionne comme une éponge. Elles permettent d’éviter les grosses crues, et en période de sécheresse, elles relâchent l’eau, obtenant un débit d’étiage », relève Audren Morel, technicien à la RNR. En termes de biodiversité, les tourbières accueillent des espèces uniques du fait de leurs conditions très spécifiques. 

Jean-Luc Girod, membre de la confrérie des tourbiers et Audren Morel, technicien RNR ©CT

Avec une station de recherche installée en 2008, gérée par le CNRS par le biais du Service Nationale d’Observations des Tourbières, la RNR des tourbières de Frasne-Bouverans est l’un des quatre sites français instrumentés dans le cadre de ce dispositif. « Les données collectées (flux de gaz, flux d’eau, mesures climatiques, etc.) ont pour objectif de mieux comprendre le fonctionnement des tourbières et leur évolution, en particulier dans un contexte de dérèglement climatique », poursuit Audren Morel. De gros travaux ont été menés par l’EPAGE Haut-Doubs Haute-Loue il y a cinq ans. En 2026, il y aura du déboisement et en 2027, des comblages de drains. Cette année marque les 40 ans de la réserve, divers événements sont organisés, dont le premier a lieu à Bonnevaux le 5 février avec une capsule temporelle, une présentation du livre La Haute Vallée du Drugeon et une conférence sur la santé des écosystèmes.