Doubs. Dermatose nodulaire contagieuse : les manquements de l’État

Alors que le point critique de la crise liée à la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) est passé depuis plusieurs semaines, le Sénat et l’Assemblée nationale ont chacun présenté leur rapport « flash » sur la gestion de cette épizootie en France. Des conclusions rendues avant l’ouverture du Salon de l’Agriculture 2026, qui pointent les manquements de l’État, tant sur la communication et l’accompagnement que sur les moyens locaux et sanitaires mis à disposition.

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La ministre de l'Agriculture qui assiste à la vaccination
©Cassandra Tempesta

« Dans le fond, ce que ce rapport démontre, c’est que la France n’est pas prête ». Cette phrase, lâchée par Manon Meunier, députée de La France insoumise (LFI) et co-rapporteure de la mission flash sur la prévention et la gestion des crises sanitaires dans les élevages, résume le sentiment partagé par de nombreux parlementaires, observateurs et acteurs impliqués dans la gestion de la DNC. Le constat de la commission, créée le 17 décembre 2025 et à laquelle participaient également Nicole Le Peih (Renaissance) et Géraldine Grangier (Rassemblement national), élue dans la 4e circonscription du Doubs, est également partagé par le Sénat. Deux semaines plus tôt, la chambre haute du Parlement présentait son propre bilan, avec parmi les rapporteurs la sénatrice du Doubs Annick Jacquemet (LR).

L’acceptabilité d’un protocole en question

Créées en plein cœur de la crise, les commissions tirent des conclusions éloignées des propos du gouvernement, qui assurait alors, par l’intermédiaire de la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, que « tout était sous contrôle ». Si les deux chambres s’accordent sur le fait que la stratégie sanitaire, émanant de l’Union européenne, repose sur une base scientifique solide et que le protocole a été correctement appliqué, permettant de contenir la maladie dans plusieurs zones, elles estiment que son acceptabilité a été fragilisée par le refus de l’État de concerter suffisamment les acteurs concernés. « Des conditions démocratiques centrales n’ont pas été respectées », affirme Manon Meunier. « La gestion démocratique a aussi été remise en question par l’omniprésence du syndicat agricole majoritaire, la FNSEA, dans les instances décisionnaires, au détriment des autres syndicats agricoles ». Elle évoque notamment l’exemple de l’Occitanie, où un protocole alternatif proposé localement aurait été écarté par la ministre.

Des propos corroborés dans le Doubs par la famille Lhomme, dont l’exploitation fut la seule du département contaminée par la DNC. « Le jour du dépeuplement, psychologiquement, il nous était impossible d’assister à la mise à mort de nos bêtes », se souvient Cédric Lhomme. « Mais après l’intervention des forces de l’ordre, la confiance entre l’État et nous n’était plus vraiment au beau fixe. Nous avons demandé que des représentants que nous avions désignés assistent au dépeuplement, mais ils ont été interdits d’accès. » Plusieurs autres situations incomprises par les éleveurs ont nourri ce climat de défiance, accentué par l’évolution différenciée de la stratégie vaccinale entre l’Est de la France et l’Occitanie, où près d’un million de bovins ont été vaccinés « par anticipation ».

Dans leur rapport, les sénateurs ne disent pas autre chose : « c’est moins le protocole sanitaire en lui-même que la communication des explications scientifiques au monde agricole qui a pêché dans la gestion de la crise. Une parole scientifique, certifiée et forte, est primordiale pour que la stratégie soit comprise, acceptée et appliquée ».

Des moyens locaux jugés insuffisants

La députée Manon Meunier insiste : « localement, les directions départementales de l’Emploi, du Travail, des Solidarités et de la Protection des populations (DDETSPP) étaient sous-dotées pour faire face à une telle crise. Il manque des experts, des vétérinaires, des moyens financiers. Cela résulte d’un budget agricole fragilisé depuis des années, notamment en matière de recherche et de santé animale ». Selon les élus, les disparités territoriales ont également pesé. « Le Jura et le Doubs n’ont pas bénéficié du même suivi. La famille Lhomme a été totalement dépossédée », estime Géraldine Grangier.

À Pouilley-Français, où l’élevage de l’exploitation Lhomme a été contaminé par la DNC et abattu, la levée sanitaire est prévue pour le 27 février, après trois phases de désinfection. Photo DR

Le renforcement urgent de la « souveraineté sanitaire »

Pour les rapporteures, la communication brouillée masque aussi un déficit de moyens scientifiques, notamment autour de la stratégie vaccinale. Géraldine Grangier résume : « Après vaccination, un test sérologique positif ne permet pas de distinguer une réponse immunitaire vaccinale d’une infection naturelle. Les tests PCR ne permettent pas non plus, chez les animaux asymptomatiques, de savoir s’ils sont infectés en phase d’incubation ».

Faute de statut infectieux clair, un animal vacciné peut ainsi être inclus dans un dépeuplement total, ce qui rend la vaccination pénalisante sur le plan commercial. Face aux demandes d’une vaccination généralisée, le Sénat chiffre le coût d’une telle campagne à 345,8 millions d’euros pour l’ensemble du territoire métropolitain. Le ministère de l’Agriculture estime par ailleurs qu’une telle décision entraînerait une perte économique annuelle de 5 à 10 milliards d’euros, en l’état actuel des accords commerciaux internationaux. Relevant une « balance bénéfice/risque défavorable à la généralisation », la chambre haute estime toutefois que l’adaptation de la stratégie vaccinale doit être débattue au sein du « Parlement du sanitaire », le CNOPSAV, en tenant compte des acteurs locaux. Pour Géraldine Grangier, l’une des clés réside dans le développement de vaccins DIVA (Différentiation des infectés et des vaccinés) et de tests discriminants.

Les rapporteures dénoncent également un sous-investissement chronique dans la recherche sanitaire, rendant la France dépendante d’autres pays lors des crises. L’urgence serait donc au renforcement de la « souveraineté sanitaire ». Elles rappellent par ailleurs que, selon l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), la vaccination demeure le moyen le plus efficace pour contenir la maladie, davantage que le dépeuplement total.

À quelques jours de l’ouverture du Salon de l’Agriculture 2026, sans bovins, ces premiers bilans doivent permettre aux acteurs nationaux de « prendre de la hauteur » sur cette crise sanitaire, hautement inflammable sur le plan politique. Tous les parlementaires s’accordent toutefois sur un dernier point : la publication rapide du compte rendu de l’enquête épidémiologique lancée après la confirmation du premier foyer de DNC est indispensable pour restaurer la confiance.

M.S