« Ceux de la terre, la figure du paysan, de Courbet à Van Gogh »

Le Musée Gustave Courbet à Ornans propose, du 27 juin au 16 octobre 2022, une exposition de plus de 80 œuvres autour de l’émergence du réalisme en peinture et ses deux figures principales Gustave Courbet et Jean-François Millet, peintres aux origines rurales.

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Benjamin Foudral, Conservateur et directeur du pôle Courbet devant l'une des œuvres maîtresses de l'exposition "Ceux de la terre" : La Méridienne de Vincent Van Gogh ©YQ

 

« …Durs Paysans, Cœurs de silex aiguisés au fer des faux, Fangeux et noirs héros des hostiles Labours »

Le poème de Camille Lemonnier « Ceux de la glèbe » (1889) illustre parfaitement une exposition sur la thématique paysanne dans l’art dès le milieu du XIXe siècle. Tous, peintres, sculpteurs ou écrivains,  se retrouvent autour de la figure du paysan, que ce soit à des fins artistiques et souvent politiques. Benjamin Foudral, le directeur et conservateur du Pôle Courbet, vient d’inventer un nouveau parcours artistique en 5 chemins, depuis la vision lyrique et héroïque des « gens de la terre » aux projections idéologiques de la fin du XIXe siècle.

« Et l’art s’était fait peuple »

A la suite de la révolution de 1848, l’esprit du temps en quête d’un art vrai, donne sa légitimité au sujet paysan. A l’époque, l’agitation règne dans les campagnes alors que le monde paysan accède au suffrage universel. La littérature « rustique » de Balzac (« Le curé de campagne » ou « les paysans ») et de George Sand (« La mare aux diable ») sont les pendants à Millet et Courbet « foulant Paris de leurs sabots ». « La prolifération du paysan dans l’art annonce l’appropriation de l’espace politique et social par les masses populaires » commente Benjamin Foudral.

« Modernités et anti-modernités paysannes »

En 1899, un critique d’art célèbre souligne « le choix non concerté du thème de la vie rurale ». Autour des paysans au champ ou dans les scènes de la vie quotidienne, le Musée Courbet présente une œuvre majeure de Vincent Van Gogh « La Méridienne » (d’après une œuvre de Jean-François Millet). Bergère en méditation ou glaneuses traitées comme des cariatides, le monde rural offre aux artistes un répertoire de sujets innombrables.

« Le geste du semeur »
La cire de Ruty ayant servi de modèle à « la Semeuse » gravée pendant des décennies sur les pièces de monnaie et les timbres-poste

Dans ce troisième chemin rural, le Musée Courbet accorde à l’image du semeur toute sa portée morale et religieuse. Les sculptures alternent avec des peintures, faisant du paysan le héros d’une société solidaire et harmonieuse. Le geste intemporel du semeur fait écho « à l’imaginaire socialiste de l’époque, l’union du paysan et de l’ouvrier illustre la conscience des classes populaires de participer à un destin commun », à la façon de Camille Pissaro « semer un avenir meilleur pour la société ». Le « geste auguste du semeur » célébrée par Victor Hugo sera popularisée par Roty pour son effigie de la République. « La Semeuse » de Roty, présente durant des décennies sur les pièces de monnaie et les timbres-poste, est présentée au musée Courbet.

« L’hégémonie du naturalisme rural »
Benjamin Foudral devant une autre oeuvre majeure de l’exposition « Ceux de la terre » : « les glaneuses » de JF Millet. « Elles portent les ballots de paille comme des cariatides » ©YQ

A la façon de Bastien-Lepage « descendant de Courbet et de Millet » qui invente une manière nouvelle conciliant académisme et les jeux de lumières des impressionnistes dans « Les foins » (1877). La peinture du « juste milieu » donne une image authentique du quotidien rural à la manière photographique. Le succès de Bastien-Lepage donne au naturalisme son rôle de socle des identités nationales construites autour du monde paysan.

« Le monde rural comme refuge »

Face au développement des villes tentaculaires, l’harmonie et le calme rural se présentent comme un antidote pour une partie des élites intellectuelles de la fin du XIXe siècle. Alors que les campagnes se vident de leur population en quête de travail en ville, les artistes sont, eux, en quête de régénération spirituelle à la campagne. Le cinquième chemin mène en Belgique, en Suisse ou à Pont-Aven où l’émulation artistique, à la manière de Gauguin, voit dans le monde paysan le possible retour à un âge d’or, en adéquation avec l’ordre naturel.

La Franche-Comté, une terre de paysans

Cette exposition présentée au Musée Courbet, imaginée par Benjamin Foudral, répond parfaitement au territoire qui a vu naître Gustave Courbet. Elle a été rendue possible grâce aux travaux de génie climatique du musée. Des œuvres comme « la méridienne » de Van Gogh n’auraient pu être présentées à Ornans avant les travaux de modernisation.

Enfin, la crise géopolitique en Ukraine, démontre, s’il en était besoin, que les paysans sont et demeurent les entrepreneurs du vivant, comme ont su les décrire les artistes du XIXe siècle. L’exposition « Ceux de la terre, la figure du paysan, de Courbet à Van Gogh » est un hommage au monde paysan, celui d’hier et celui de demain.

Yves Quemeneur