L’invité de la semaine : Vincent Munier, photographe animalier

Le photographe animalier primé aux César 2022 pour son documentaire « La Panthère des Neiges » est mis à l’honneur par la Saline Royale d’Arc-et-Senans. L’exposition « À l’affût » immerge le public au cœur du monde animal grâce au talent de Vincent Munier, présent pour l’inauguration.

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Vous connaissiez la Saline Royale avant d’y venir pour cette exposition ?

Pas du tout, je voyais simplement la pancarte en passant sur l’autoroute (rires). Je suis ravi, c’est une magnifique double surprise. La Saline a eu carte blanche pour la scénographie. Ils ont fait ça avec beaucoup d’élégance. Je suis vosgien et pourtant, je n’ai pas fait tant d’expositions comme celle-ci dans l’Est de la France.

Quelle est la différence de cette exposition « À l’affût » par rapport à vos autres œuvres ?

Oh… je n’ai pas la prétention de faire des œuvres. J’ai toujours du mal à me considérer comme un artiste mais plutôt un interprète. L’art est dans la nature, je viens seulement poser mon regard. Ce qui est nouveau c’est d’avoir laissé ce libre champ au montage de cette exposition, d’avoir fait confiance à un autre regard. L’affût est une technique assez connue et intéressante, les photos sont destinées au grand public. Alors oui, c’est un terme repris du vocabulaire des chasseurs mais ici, on s’efface de la nature pour la laisser vivre et capturer un instant.

Comment avez-vous débuté ?

J’ai eu la chance de grandir avec un père naturaliste, écolo des premières heures avec une éducation orientée vers la nature. La photographie est arrivée très tôt. J’avais 12 ans quand j’ai pris ma première photo, le choc a été incroyable. Mon temps libre a été consacré à cela ensuite. Je n’ai jamais imaginé pouvoir en vivre, je suis un autodidacte.

Malgré les mêmes moyens, la même technique, le même appareil, ce n’est pas donné à tous de pouvoir réussir de telles photos. Avoir l’œil n’est-il pas une forme d’art ?

Peut-être… J’ai toujours du mal à le voir comme cela. Un dessinateur, sculpteur ou poète créé quelque chose. Moi je saisis un moment, mon expérience me permet d’avoir quelque chose de peut-être plus singulier. Je montre ce qui me touche le plus et le public s’en empare ensuite. De là à dire que c’est une œuvre d’art, je ne pense pas.

Comment gérez-vous cette explosion de médiatisation ?

Après la Panthère des neiges, ça n’a pas été évident car on ne s’attendait pas à un tel succès. J’aime rester maître de mes projets et je cherche à faire passer un message à travers mes livres, photos et film : notre place par rapport aux autres êtres vivants.

Cette notoriété vous permet de porter un message plus politique concernant le Grand Tétras. Pourquoi êtes-vous contre sa réintroduction dans les Vosges ?

Je suis affecté et triste par certains de nos comportements vis-à-vis du vivant. Le Grand Tétras a accompagné toute ma vie, celle de mon père, c’est un emblème de nos forêts vosgiennes. On a tout fait pour préserver son habitat depuis des années, malgré cela, sa disparition fut inévitable. Il y a un deuil à faire. Vouloir en remettre, l’idée paraît louable à première vue mais quand on connaît l’exigence de cette espèce, les essais qu’il y a eu dans d’autres régions, ça ne me paraît pas logique. Il a disparu car les conditions de sa présence n’étaient plus réunies chez nous. Ça ne sert à rien de vouloir en remettre. Il y a des hivers doux et un réchauffement climatique compliqué. Aller chercher des oiseaux du Grand Froid pour les réintégrer chez nous où il n’y a plus les bonnes conditions, c’est insensé. Faisons le deuil, acceptons que l’environnement change, d’autres oiseaux arrivent du Sud et qui sait dans quelques siècles, peut-être que le Grand Tétras sera de retour. Attention, l’interventionnisme est parfois bénéfique comme pour le lynx.

Dans ce contexte est-ce-que le sujet du loup vous intéresse ?

Bien sûr, c’est très clivant mais faire revenir les espèces naturellement est encore plus noble selon moi. C’est une certaine victoire pour le vivant, les grands prédateurs sont des symboles forts. Son retour a chagriné plus d’une personne comme le renard dans nos poulaillers dans une autre mesure et une autre époque. Mais il y a des solutions et ça nous montre à quel point on ne supporte pas les espèces qui posent des problèmes. Cette intolérance est assez révélatrice de notre manière de vivre.

Êtes-vous davantage dans la recherche de la rareté ou centré sur le message à faire passer ?

Des espèces m’ont fait rêver et m’invitent à un grand voyage mais je cherche d’abord à partager cette capacité à s’émerveiller devant ces paysages, ces animaux. C’est un leitmotiv même si je pourrais le vivre égoistement. Je ne fais d’ailleurs pas toujours une photo, j’observe simplement, ça m’apaise. Quand je vois les réactions comme ces 400 personnes à la Saline lors de l’inauguration, j’ai envie de continuer.

Quel est votre moment le plus intense ?

C’est compliqué de n’en retenir qu’un, mais cette rencontre avec les Loups blancs après plusieurs années de travail, des expéditions assez engagées, dures. J’ai marché pendant un mois entier sans rien apercevoir et quand j’ai eu 9 loups face à moi ou ce loup solitaire pendant deux jours avec moi, ces moments sont inoubliables.

Propos recueillis par M.S