Région. Protect the Lynx : une mobilisation locale pour sauver le fantôme des forêts

Discret, solitaire et pourtant emblématique, le lynx boréal continue de peupler les forêts du Jura et du Doubs. Mais, derrière cette présence fragile, les menaces sont nombreuses. Née fin 2024, l’association Protect The Lynx s’engage sur le terrain pour protéger l’espèce, sensibiliser le public et alerter sur une disparition possible à moyen terme.

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Lynx dans la forêt
©Protect The Lynx.

Tout commence il y a cinq ans, presque par hasard. Un matin d’hiver, en partant au travail, Julie Giraud et Michel Gros, fondateurs de l’association Protect the Lynx aperçoivent des empreintes dans la neige. « On s’est dit : ça, c’est lui ». Un peu plus loin, le lynx apparaît. Une rencontre rare, inattendue, qui bouleverse leur quotidien. Ce jour-là, le travail attendra. Une passion vient de naître.

Depuis, leur engagement n’a cessé de grandir. « On est très attachés au lynx, c’est pour ça que notre association est focalisée sur lui », raconte le couple. Pour eux, l’animal n’est pas seulement fascinant : il est « l’emblème de nos forêts », un symbole du sauvage encore présent dans la région. Ils expliquent d’ailleurs qu’ils auraient pu créer une association autour d’un autre animal, comme le renard, mais qu’aucune structure n’était réellement dédiée au lynx.

Créée fin 2024, l’association rassemble aujourd’hui une vingtaine d’adhérents et s’est fait connaître progressivement sur les réseaux sociaux début 2025. Encore modeste, elle cherche à se développer tout en multipliant les actions de terrain et les opérations de sensibilisation. « On veut marquer une présence, monter au front », expliquent ses fondateurs.

Une espèce fragile face aux activités humaines

Dans le Jura et le Doubs, on estime à environ 120 le nombre de lynx. Un chiffre faible, qui témoigne de la fragilité de l’espèce. Car les menaces sont nombreuses. En 2025, 25 collisions routières ont été recensées. Un danger constant pour un animal qui traverse en moyenne une dizaine de routes par semaine, souvent la nuit, lorsqu’il est en quête de nourriture.

À cela s’ajoute la pression liée à la chasse. Le lynx se nourrit principalement de chevreuils, à raison d’environ un tous les quinze jours. Mais, sur cinq ans, 36 000 chevreuils ont été abattus dans la région. Moins de proies disponibles, c’est aussi plus de tensions. « Après, les choses peuvent déraper », expliquent les membres de l’association, évoquant les risques de braconnage ou de tirs illégaux.

Le lynx reste pourtant un animal discret, loin des clichés de prédateur envahissant. Il vit seul, sur un territoire qu’il ne partage pas. Certains individus occupent le même secteur pendant plusieurs années, comme ce lynx de 11 ans (photo du dessus), suivi localement par l’association. Les jeunes, eux, doivent partir loin pour trouver leur place. Après une année d’apprentissage auprès de leur mère, ils quittent le territoire et peuvent parcourir de très longues distances pour s’installer.

Son habitat de prédilection mêle forêts et roches. Le lynx aime les hauteurs, les zones escarpées, mais il peut se déplacer partout. Curieux, il observe beaucoup, mais reste extrêmement discret. « Même dans les feuilles, il ne fait pas de bruit ». Cette capacité à passer inaperçu explique pourquoi il est si difficile à observer, même lorsqu’il est proche. On peut vivre toute sa vie dans la région sans jamais en apercevoir un.

Association Protect the Lynx
Photo d’illustration

Entre fascination et dérives : le “tourisme du lynx”

Pour mieux suivre l’espèce, Protect the Lynx installe des pièges photo avec envoi SMS, dont les données sont consultées chaque mois. Ces dispositifs permettent d’observer les passages, de vérifier l’état des individus et de mieux comprendre leurs habitudes, sans les déranger directement.

Mais, sur le terrain, une autre menace inquiète : la fréquentation humaine. Avec la popularité des documentaires, des films et des réseaux sociaux, le lynx attire de plus en plus de curieux et de photographes. L’association dénonce ce « tourisme du lynx », qui pousse certains à quitter les sentiers pour s’approcher au plus près, parfois jusque dans les zones de repos.

« En une semaine, on a vu plus de 20 personnes dans des endroits où il dort. Ils n’ont rien à faire là ». Ces intrusions ne sont pas anodines : elles perturbent l’animal, qui peut alors abandonner certaines zones pourtant essentielles à son repos ou à sa reproduction. Les membres rappellent qu’il suffit souvent de rester sur des chemins balisés pour avoir une chance de l’apercevoir, tant il se déplace partout.

Si les images permettent de sensibiliser, elles peuvent aussi encourager des comportements problématiques. « Beaucoup veulent la photo parfaite, sans se soucier des conséquences ». Une course à l’image, alimentée par les réseaux sociaux, qui peut nuire directement à l’espèce. Les bénévoles regrettent également le manque d’engagement concret de certains passionnés : « Quand il faut se mobiliser contre le braconnage, on ne les voit pas ».

Association Protect the Lynx
Le lynx Boréal, que l’on trouve dans nos forêts.
©Claude Le Pennec.

Sensibiliser avant qu’il ne soit trop tard

Face à ces enjeux, l’association mise sur la sensibilisation, notamment auprès des jeunes. Des interventions sont organisées dans les collèges, et bientôt dans les lycées et les écoles primaires. L’objectif est simple : apprendre à connaître le lynx, comprendre les risques qui pèsent sur lui et adopter les bons comportements en cas de rencontre.

Sur le terrain, les membres échangent aussi avec différents acteurs, notamment les chasseurs, avec qui les discussions sont parfois vives. Beaucoup estiment qu’il y a trop de chevreuils, alors même que ces derniers constituent la principale ressource du lynx. Un équilibre délicat, qui nécessite dialogue et compréhension.

Mais, malgré leur motivation, les fondateurs restent lucides. La mobilisation est encore faible. « On était une trentaine à une manifestation », regrettent-ils. Un chiffre qui contraste avec l’ampleur des enjeux. « C’est démoralisant parfois de voir si peu de monde se mobiliser ».

Car, pour eux, le temps presse. « C’est malheureux, notre génération pourrait connaître à la fois la réintroduction du lynx… et sa disparition ». Un constat alarmant qui résume toute l’urgence de leur combat. « Si on ne fait rien, d’ici 30 ans, il n’y aura plus de lynx ».

Protect the Lynx continue pourtant d’avancer, avec ses moyens, sa détermination et sa passion. Car au-delà de l’animal, c’est toute une vision de la nature qu’ils défendent. Une nature où le lynx a encore sa place, libre, discret… et vivant.