Méconnus du grand public, les lieutenants louvetiers constituent pourtant une institution ancienne dont les origines remontent à l’époque de Charlemagne. À cette époque, le loup était chassé afin de protéger les villages et les troupeaux. Le statut a traversé les siècles et les régimes jusqu’à la Révolution française, durant laquelle la fonction a été supprimée avant d’être rétablie par Napoléon. Aujourd’hui, les lieutenants de louveterie sont placés sous l’autorité du préfet. Ces bénévoles ont pour mission « la destruction des animaux susceptibles d’occasionner des dégâts » ainsi que la lutte contre le braconnage. Dans le Doubs, leur activité est désormais principalement liée à la présence du loup. Une mission qui les place dans une position délicate, entre protection de la faune sauvage, défense des activités agricoles et application des décisions de l’État.
Louvetiers, des bénévoles formés par les services préfectoraux
Il y a quelques semaines, les services de la préfecture du Doubs ont organisé une journée de formation destinée aux lieutenants louvetiers du département. Les 33 louvetiers du Doubs ont ainsi passé en revue « la biologie du loup, la nouvelle réglementation concernant le tir de défense du loup, la sécurité des armes longues et l’usage de nuit avec une partie pratique assez réaliste de situation qu’ils pourraient être amenés à rencontrer« , explique Gilles Renaud, président de l’association des louvetiers du Doubs. Simple piqûre de rappel pour certains ou véritable apprentissage pour d’autres, ces rendez-vous bi-annuels permettent aux services de l’État de mettre à jour les connaissances des bénévoles sur une législation en constante évolution. « Il y a des changements par rapport aux tirs de défense, notamment dans le cadre de la protection de troupeaux donc il faut que l’on sache quand on peut agir et quand on ne peut pas agir« , souligne Gilles Renaud. Tout le monde ne peut pas être recruté pour devenir louvetier. Pour cela, il est nécessaire de disposer d’une expérience de chasseur et d’une bonne condition physique : « Souvent, on fait des affûts longs de plusieurs heures avec une météo défavorable. Donc il faut une condition physique et être équipé et vigilant» , précise le représentant des louvetiers du Doubs.
Des interventions strictement encadrées
Pour Benoît Fabbri, directeur de la Direction départementale des territoires (DDT), « les interventions qui sont réalisées par les louvetiers sont uniquement réalisées dans le cadre d’un arrêté préfectoral pris par le Préfet en personne contre une espèce spécifique et sur un secteur donné« . Les règles encadrant l’abattage d’un loup sont nombreuses. « Il y a plusieurs conditions qui doivent être réunies pour pouvoir faire une surveillance de troupeaux et pour éliminer un loup », poursuit le représentant des services préfectoraux. Parmi elles figure notamment le principe de prédation préalable : le loup doit déjà avoir attaqué un troupeau pour qu’un tir de défense puisse être autorisé. « Ces tirs de défense ne sont réalisés uniquement si le loup est en phase d’attaque» , ajoute Gilles Renaud. « Tout ça est très encadré et chaque tir fait l’objet d’une enquête administrative systématique» , conclut Benoît Fabbri. Une vision que rejettent fermement certaines associations de protection animale comme l’ASPAS (association pour la protection des animaux sauvages, ndlr). « Un louvetier c’est quoi ? Un super chasseur qui est formé pour tuer de la manière la plus efficace possible. Ils ont la gâchette beaucoup trop facile» , souligne Jean Chappuis, président de l’association.
L’année dernière, cinq loups ont été observés dans le Doubs. Trois tirs ont été effectués et deux loups ont été abattus par les louvetiers, sur ordre du préfet. Les effectifs des lieutenants louvetiers ont d’ailleurs été renforcés en raison de la présence du prédateur dans le département. « Il est difficile de savoir exactement combien de loups sont présents sur le territoire car ils se déplacent. Mais nous sommes approximativement à une douzaine de loups avec des meutes principalement situées à la frontière avec la Suisse» , explique Benoît Fabbri. Des chiffres qui font vivement réagir les associations de protection animale : « l’année dernière, ils ont tué deux loups sur un effectif de douze. C’est 20% de l’effectif. Pour 13 prédations de bovins alors qu’on a un effectif de plus de 200 000 vaches dans le département… c’est complètement disproportionné» , réagit Jean Chappuis.
Les associations vent debout contre les abattages
Malgré leur rôle ancien dans l’organisation administrative française, les interventions des lieutenants louvetiers suscitent de vives critiques de la part des associations de protection animale. À commencer par Jean Chappuis, président de l’ASPAS : « le loup est un animal protégé. C’est scandaleux que l’Etat forme des gens pour tuer une espèce protégée. » Les associations dénoncent également le recours insuffisant de la part de la préfecture aux solutions alternatives. Selon elles, les services de l’État privilégient trop rapidement les tirs de défense. « Il existe d’autres solutions que d’abattre une espèce protégée : réaliser des tirs d’effarouchement, mettre des barrières de protection et des chiens de protection. Tuer le loup devrait être la solution de dernier recours. Sauf que ce n’est pas ce qu’il se passe aujourd’hui» . explique le représentant de l’association. Jean Chappuis cite notamment l’exemple de l’association Vigie Jura, au sein de laquelle « des bénévoles assurent la surveillance nocturne des troupeaux. C’est une manière pacifique et efficace de protéger à la fois les élevages et les loups« . Selon lui, cette solution n’est toutefois pas suffisamment prise en compte par les services préfectoraux.
Deux camps difficilement réconciliables
Interrogé sur les tensions récurrentes autour de la présence du loup et de la mission des lieutenants louvetiers de « réguler » la présence de l’espèce, Gilles Renaud reconnaît un débat particulièrement polarisé : « Il y a les pros loups et les anti loups. Et entre il y a une ligne toute fine. Nous est là et on reste là. En tant que louvetiers, on accepte une mission. Si le loup est en phase d’attaque, on n’aura pas de scrupules à tirer. Mais uniquement dans ces conditions là. » Du côté de la préfecture, la même exigence est mise en avant par Benoit Fabbri : «Ce que nous demandons aux louvetiers, c’est de faire preuve de neutralité dans leur mission» . Une position qui n’est pas partagée par les associations de protection des animaux : «Tout le monde a le droit de vivre dans la nature, surtout une espèce protégée » assure Jean Chappuis. Entre protection des troupeaux et préservation d’une espèce protégée, le débat autour du loup n’a pas fini de faire couler de l’encre.




























